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J'te fascine !
Des mots | MM#2
Par Gaëlle Le Scouarnec

Supernova – Наталья Михайловна Водянова

Que celles et ceux, pourquoi pas, d’entre vous qui jamais n’achetèrent un body l’ayant vu si seyant sur Natalia me jettent la première pierre.

1_NataliaAh ! Natalia Vodianova… Pour mieux prononcer ton nom, c’est à l’accent russe et plein de ses oscillations qu’on emprunterait le chant. Ton nom louvoie comme l’ouverture sensuelle, exotique et lointaine d’une Marche Slave de Tchaïkovski. Ainsi, sans nous méfier d’une introduction douce au charme serpentesque, nous sommes pris au piège d’un développement pompeux, boum-boum et terrassant. Cet air-là, c’est tout toi. L’abord docile, indolent, mais l’âme slave qui sur nos terres marcha.

ô toi, très bel ovale ! De toutes ces chères têtes aux traits si réguliers je te consacre roi ! Petit précis de géométrie, pour sûr des savants tracèrent ton contour d’une précellence robotique. Si les faciès un triste jour venaient à disparaître, on moulerait le tien puis on enterrerait pieusement et bien profondément le masque pour des formes de vies futures et sans visage. Des enfants d’une autre planète, défigurés par des mutations génétiques, s’extasieraient circonspects, alignés en oignon comme les nôtres, dans les allées glaçantes de musées dédiés à l’humanité trépassée, sacrifiée aux cruels poncifs de l’esthétique.

Et puis, sur ta bobine, le reste est à l’avenant. Des froides terres de tes origines, tu ramenas deux glaciers purs dans lesquels les « immortaliseurs », grands noms de la photo, plongèrent et se baignèrent, nous jetant dans ton bleu, tous mordus par ta grâce. Non, rien d’évanescent dans ta beauté académique : sourcils affirmés, drus, buissons ardents d’œillades embrasées, le nez court et carré, la bouche ourlée, « gourmande » – c’est là le juste mot et le juste agaçant. Et puis chérie, de l’éternelle Romy, tu réincarnes l’essence. À toi ses belles années, Sissi, jeune autrichienne.

Mais d’où viens-tu ainsi, déesse incandescente ? Tes premières années nous mènent droit dans un livre. À Gorki, ville indu’ de Russie, ton histoire est la plus déchirante qui soit. À 11 ans tu travailles pour aider ta maman à tenir son commerce de fruits et légumes sur les bords de la route. Indépendante à 15, tu emménages dans ton propre appartement et poursuis ce job à ton compte, car tu veux aider tes sœurs dont l’une est handicapée. De tous les jeux de rôle qu’offre l’imaginaire collectif et lubrique, Natalia, en petit arabe du coin, en primeur, on ne l’aurait vu venir.

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À 17 ans, un boyfriend qui possédait deux yeux t’encourage à entrer dans une école de mannequinat. Riche idée. Tu arrives en France et signes avec l’agence Viva. Ensuite tu te fais un CV de références qui tuent. Photographiée par la crème de la crème : Steven Meisel, Juergen Teller, Mert and Marcus, Mario Testino, Annie Leibovitz, Bruce Weber, Steven Klein, Paolo Roversi, Peter Lindbergh. M’excuseras-tu d’en oublier certains ? Bon, quand on en est là, bien sûr les grands magazines, les grands couturiers, les grands défilés, la vie XXL, ok. Le cinéma te réussit moins mais t’appelle, c’est un pas. Et d’ailleurs tu hantas déjà de trop longues minutes les salles noires, quand cramponnés à notre pop-corn, on attendait le film, et toi tu différais, tu différais, tu différais notre plaisir, incarnant pour un parfumeur aux effluves xénophobes, une divinité lascive et orientale : La Légende Shalimar.

Jusqu’alors tu voguais dans des sphères à des années-lumière. Puis, de ta collaboration inattendue avec cette petite marque nous vint, tout de même, l’idée de te haïr.

Qu’entrais-tu donc dans nos cabines d’essayage quand, voulant ménager nos orgueils sous la douche froide d’une ampoule timide, on rentrait hypocritement un ventre, cambrait des fesses, relevait un sourcil, nous persuadant de la qualité de dessous bon marché ?

Dès la vitrine te voici blonde et blonde, tout en muscles et courbes avantageuses, presque nue, comme l’impudique Cariatide d’un temple dédié à la culotte. Cette marque était la nôtre, filles du peuple, depuis ce jour traumatisant, à 11 ans, quand accompagnée de maman on reçut comme le Graal l’indispensable torture-gorge. Hélas, indifférent à nos complexes, ton longiligne corps de Vénus de Milo, non amputé, s’étalait sur des doubles pages en body de dentelle. Du noir et de la transparence. On y passa toutes ou presque, achetant « le précccieeeuuux », s’imaginant chacune offrir une nuit inoubliable à nos petits copains qui s’imaginaient de concert passer une nuit inoubliable avec la vraie Natalia.

Alors qu’on te remettait tes péchés : tes abdos vallonnés, tes jambes galbées, ton bras fuselé, ton port altier, ta peau dorée, pantelante on apprend : tu as plus de trente ans. On se laisserait penser que tu cherches à nous humilier. Et, belle engeance des enfers, tu es maman non pas d’un, ni de deux, ni de trois, mais de quatre enfants. Vraiment ? Avec ce ventre plat ? Vraiment ? Avec ce ventre plat ? Vraiment ? ad libitum. De plus, récemment tu pêchas le certainement-unique-spécimen-en-France-de-multi-millionnaire-de-moins-de-40-ans-bel-homme, en la personne de l’agent du double prénom Antoine Arnault. Pour l’anniversaire du dernier, tu postes sur Twitter ton portrait maternel – aguicheur -, ton 4e te tétant tendrement le téton. C’est mignon.

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Nous pensions nous enfoncer dans une vulgaire et confortable jalousie pour flagrant délit de perfection ostentatoire non moins provocatrice ; nous dissipons cependant nos noires pensées d’un rebondissement lumineux, deus ex machina, Alléluia. Depuis ce temps, dix ans, et tu célèbres juste cet anniversaire, tu es la fondatrice d’un machin : Naked Heart. Une organisation qui œuvre à la construction d’espaces de jeux dans différentes villes de Russie et qui soutient les familles élevant un enfant handicapé, aux besoins spéciaux. Tu en sauves quelques-uns du drastique placement en institution. Et puis tu t’investis, tu organises des soirées caritatives, tu cours des marathons, tu n’es pas juste une signature pour te redorer le blason. Chère Natalia, tu nous fais voir cinquante nuances : de l’admiration à l’amour, à la compassion, à la haine, au respect. Petite montagne russe à toi seule. Bambi, supernova, de ces noms dont t’affuble le métier en voici un nouveau, enfantin mais j’espère à ton goût : La marquise à la petite culotte qui était philanthrope.

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http://www.nakedheart.org/en/

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