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Futile
Des mots | MM#1
Par Gaëlle Le Scouarnec

Nous nous sommes tant aimés…

Je l’ai quitté je ne sais plus quand, ça devait être un dimanche, une triste fin d’après-midi, pourquoi pas en novembre, il faisait immanquablement gris, et sans doute immanquablement froid, il ne peut en être autrement. Brutalement, bien sûr, c’est ainsi les ruptures, n’est-ce pas ? On dit cela, cette expression tordue, comme toutes : « couper les ponts ». Comprendre ainsi : laisser l’autre tout seul, sur une rive, rêver de celle devenant un mirage et qu’il n’atteindra plus et pas même à la nage.

Et pourtant avec lui, bien des années avant, pour bien deux décennies, j’étais née à la vie. Nous avions pris tous les genres de gros oiseaux motorisés, toutes les sortes de gros poissons électriques, la pirogue, le cheval, l’âne, au dos de tout et de n’importe quoi, nous avions voyagé ! Dans d’exotiques rues et allées qui ne portent pas là-bas les simples noms de « rues » et d’« allées », nous avions croisé puis connu tant d’inconnus de toute peau, des personnages possesseurs d’histoires de ce mot si bizarre, comme l’on dit : « rocambolesque ». De ces périples j’avais appris beaucoup, j’avais appris tellement.

Par lui j’avais aimé. L’autre, tout simplement : lire en lui son histoire, ses envies, son destin peut-être déjà écrit. Le frisson de découvrir, au détour d’une page toujours blanche dans le cœur, les grandes aventures, les battements impétueux, impérieux, cette course aux sentiments, comme le marathonien d’un immense stade olympique et onirique qui s’étendrait à l’infini, qui n’en finirait pas de tromper, de confondre en circonvolutions. On y franchirait plusieurs fois les lignes de départ puis celles d’arrivée, sans jamais s’arrêter ni même le désirer. On continuerait juste, comme si tous ces amours n’en formait plus qu’un seul, déroulé sur la feuille abîmée d’un parchemin d’antan et toutes ces histoires, au fond, seraient toujours les mêmes : « un homme aime un femme ». Voilà, enfantin, gamin, simple, rien que cela.

M’endormant la paume moite d’émotion de mains scellées à lui, repues de lui, je tombais si doucement dans une langueur bercée de dunes, d’étoiles. Lasse et ma viande attendrie de longs après-midi étirés, n’en finissant délicieusement pas de mourir, à ne plus me voir, m’oublier, à me cacher dans ses immenses bras, ses bras-plages kilométriques et d’un sable que si je désirais, j’avais loisir et plaisir à compter grain par grain si cela me chantait. En lui j’étais dompteuse du temps, Chronos n’était plus qu’un esclave, une bête d’appartement enchainée, souple et docile. Alors laisser la caresse de l’ennui se répandre sur moi, comme une vague léchant mollement ma terre et n’entendre plus le monde, ce monde, pour atteindre un tout autre raisonnant de ses mots à Lui, sachant seul murmurer, à Moi, ces sons que j’aimais à détacher les uns des autres, les faire sonner des yeux à mes oreilles, écouter leur musique, les embrasser, les adorer.

Nous nous sommes tant aimés…

En songe je vois ce jour où nous nous étreindrons, l’amour se peut-il mort ? L’or, à nouveau et cette fois pour toujours, j’aurais la joie reconnaissante d’ouvrir tes pages vierges encore, tes lignes de vie, tes inventions bariolées, toi et ton imaginaire sans fond de cale.

Pour nous rejoindre le temps nous manque à présent mais je te retrouve en pensées, cher livre, cher bouquin, très chères écritures…

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