946
Futile
Des mots | MM#2
Par Gaëlle Le Scouarnec

I’m a lonesome walker

Moi ? Je marche. I’m a lonesome walker. Mécanique inlassable et sans destination, à la poursuite de rien. Juste je marche. Sans l’espoir du mirage de ce tracé immaculé, cette ligne désirée, rêvée, de l’arrivée. Comme un horizontal drapeau blanc qui signerait un genre de traité de trêve. Alors les applaudissements marqueraient, ponctueraient, exigeraient pour mon plus grand bonheur et mon soulagement : la fin. La respiration calme, le rythme cardiaque régulier, la solitude, le silence et la paix. Enfin je serais à mon aise, sans me soucier de l’œil, ce grand ouvert, toujours, fixé sur moi. Cet œil de Caïn, ce sec, ce sans larme, qui sait tout, qui voit tout, qui me poursuit partout. Qui se prend pour Dieu même. Et qui prétend percer les mystères de mon âme ? Personne n’en a le droit ni le pouvoir ! Nobody ! What did you expect ?

Je suis un bloc d’acier, une navette lourde affublée et chargée de détails, de bidules, qui me maintiennent dans une idée de vie, d’accessoires de survie. Mon impénétrable scaphandre dérive à l’infini, dans l’espace d’un trou noir. On ne retrouvera pas mon corps, il restera sans doute intact, à distance de la planète bleue, de toute humanité, gelé dans les ténèbres d’un vide magnifique et intersidéral. Immortalisée, éternelle… Tétant la source même de Jouvence, à jamais, mais séparée du commun, des hommes, des mortels. Are you crazy ?! Cette source, ne m’en demandez pas le secret, la texture, l’emplacement ni le goût. Vous ne savez pas. Le saint Graal que vous voulez extraire de mon corps et boire à votre tour, c’est une illusion, une hallucination. Collective peut-être. A trap ! La vie me quitte déjà. Aussi. Comme vous. Comme tous. Personne n’y échappera. Si je traverse les âges, c’est en momie, creuse, à jamais vidée des joues pleines de l’enfance. Et mon calice est gold and shine, même si au fond, la lie, elle est épaisse et dégueulasse.

Flash ! Ma face est éblouie d’éclairs. Ils apparaissent à intervalles réguliers, rapprochés. Je ne peux m’assoupir, je ne peux m’oublier, je ne peux m’évader. Ce sont des phares importuns au milieu d’une nuit délicieuse. Il faut que je reste debout, éveillée, tout à cet éclat qui me brûle la rétine. Serait-ce la torture de créatures, d’aliens qui auraient capturé mon corps ? Est-ce une ruse qui me rendra lentement aveugle, sans que je me débatte, sans que je lutte, hypnotisée par l’agonie rugueuse et lancinante ? Dépossédée de mes pensées, traquée, cryogénisée. Hibernatus ! La pensée d’un Louis de Funès m’amuse un instant et pourtant… de toutes les interdictions, comme celles de me gratter, soupirer ou manger, la plus cruelle qu’on m’inflige serait celle de sourire. Toute idée drôle, tout attendrissement, tout sentiment, je les enferme comme de tristes papillons prisonniers. Quand viendra, je l’espère, un moment de répit, à défaut de les libérer, je contemplerai mon translucide bocal et loin de tous, je risquerai un sourire, je n’oserai sans doute pas rire. Everything is under control !

Je m’enivre. Pour ne point crever de l’inertie millimétrée, quadrillée sous ses moindres coutures. Mes tourbillons sont des mirages, des lambeaux de tissus chers comme des organes, le firmament des pierres, le froissé des papiers valorisés par un Étalon-or, et qui passent, de main en main, qu’on troque, qu’on désire et qu’on perd, fatalement, toujours pour encombrer des étagères de choses, de plein de choses, de nouvelles choses. Craps ! Tandis que je bois des bulles si dures qu’elles craquent et crépitent sur ma langue, le long de ma gorge, dans mon ventre, je voudrais en ingérer tant que je deviendrais bulle et je m’envolerais, je fermerais boutique : Closed for holidays !

Je marche, on me paye pour cela, le buste et le regard droit, froid : « Whatever! », je marche et eux, ces étrangers me dévisagent. Cintre de fesses, de hanches et de seins, je porte, mieux que quiconque, j’ai, je pratique cet art de porter et l’on me paye pour cela. Je fends l’air, de la parfaite arête de mon nez… Aquilin va sans dire, on me paye pour cela aussi, pour la parfaite arête, celle de mon nez. Lui et moi, mon nez, l’air, nous le brisons. Les hanches aussi, elles aident, saillantes, parfois elles courent et s’avancent presque avant moi… Je suis désir et inaccessible, je suis une femme qui fascine imprimée, sur le papier glacé.

I’m a supermodel !

Vous aimez ? Partagez !