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Edito
Des mots | MM#4
Par Gaëlle Le Scouarnec | Photographe : Olivier Roller

Beau, où es-tu ?

Cette scène je l’ai vécue maintes fois, identique. Entre une chose puis une autre de nos babillages entre filles, les yeux rivés au sol, une amie me confesse qu’elle ne se trouve pas belle. Elle songe à faire rapetisser son nez. Si ce n’est gonfler ses lèvres de botox, ses joues d’acide ou sa poitrine de gel… Il est toujours question de combler ou de retirer, toujours le sujet de volume, de relief, de forme. Je ne lui dis pas que son nez n’est pas gros. Il l’est. Comme on dit : imposant. Pourtant, je la trouve sublime, et nombreuses la jalousent.

Beauté n’est pas affaire de cartilage. Je reprend, peut-être est-ce affaire de cartilage après tout mais, pas dans cette nécessité du rectiligne, de l’aquilin.

« Le beau est toujours bizarre» disait Baudelaire. Curieusement, il n’est pas de sentiment d’harmonie sans singularité : une bouche rapprochée du nez, un front furieusement large, des yeux petits à n’y rien voir, grands à s’y perdre ou ronds comme des culots. Des accidents comme une provocation, le flirt dangereux de l’esthétique et de l’affreux. Le challenge, c’est trouver ce qui est à son goût. On y passerait des nuits. Et on le fait, devant l’être adoré, hypnotisés, contre un oreiller. La beauté est reine d’un royaume subjectif. Elle se ressent comme une expérience, une émotion intime et mystérieuse. C’est un trésor divisé par autant d’individus sur la terre que de grains de sable sur une infinie plage. Non pas une, mais multiple et selon l’expression consacrée : « dans l’œil de celui qui regarde ».

Mais la notion n’est pas superficielle, ni dérisoire ou infinitésimale devant le vaste monde, la famine, les guerres et la mort. Non. Le beau est cri du vivant, instinct de survie d’une espèce qui, un moche jour, sait qu’elle pourrira, seule à jamais, dans une boîte sous la terre. Alors la sublimité est celle du nouveau-né, rond et plein d’une longue vie devant soi. Et c’est une course, perdue d’avance, pour retrouver ce rose, ce comblé, cette perfection de la naissance, donc de la vie. À l’inverse, le laid est un miroir maléfique, le reflet d’un sort prochain et certain. Si la laideur effraie, c’est qu’elle sent la mort, la décrépitude et la fin. Ainsi le beau est un leurre, mais c’est aussi un espoir, une envie très humaine, nous pauvres choses, une main tendue, un appel à l’aide.

Beau où es-tu ? Et bien vois, je suis là, cherche-moi et tu me trouveras. Je suis le mannequin qu’ils qualifient d’ « atypique » ; je suis dans le désert du Sahel, peinte sur le visage des hommes Wodabees ; je suis une éloge du détail ; je suis la course à la jeunesse d’actrices piégées dans mon enfer ; je suis la parure de femmes serties de leur force et de leur singularité ; je suis un cintre de chair ; je suis Vénus.

Gaëlle Le Scouarnec

Ont participé à ce numéro, dans un ordre purement arbitraire :
Alex Wetter, Odile Gautreau, Aya Murai, Yui Hirohata, Massanori Yahiro, Océane Sitbon, Chloé Gray, Lucie Sassiat, Renata, Lia Catreux, Olivia Arnaud, Christian Mamoun, Olivier Roller, Jonas Bowman, Samantha, Jade, Bélafa, Déila, Lala Hwahwa, Michèle Lamy, Novae Lita, Julien Gonthier, Marie Flix, Isabelle Chapuis, Wami Concept, Agence Klar.

 

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