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Des mots | MM#1
| Régine Deforges, “L’Enfant du 15 août”, éditions Robert Laffont

Régine Deforges, Née le 15 août 1935

Lectrice, libraire, éditrice, relieuse, écrivain, sa vie est une amie de la littérature… C’est elle l’auteure du célèbre roman “La Bicyclette Bleue”. En septembre dernier, c’est un retour sur sa vie qu’elle publie : “L’Enfant du 15 août”.
Mémoires. 500 – ou presque – pages dédiées à l’histoire parmi toutes, pas un roman à la 1ère personne, pas une autofiction, mais de Régine Deforges par Régine Deforges elle-même, ses souvenirs, ses choix, en somme ses entrailles :
“Il était une fois je…”

Mémoires indissociables d’un temps qui passe, de l’âge… Elle est dure avec elle, la vieillesse : “La vieillesse me dégoûte”. Elle cite, lors d’une interview, ce trait d’acidité (lucidité ?) de François Mauriac : “Il n’y a pas de beaux vieillards, la vieillesse est un supplice et il n’y a pas de supplice beau”.

Invoquer le passé… Eh serait-ce une ruse ? Tromper l’ennemi ? Se réfugier au temps d’une douce enfance ? Elle ne fut pas si douce pour l’auteure. Il y eut très notamment un drame qui modela son futur : on exigea un jour de l’ado qu’elle était, de déchirer elle-même et brûler ses cahiers qui choquèrent le petit patelin où elle grandit. Première censure, sévère, traumatisante, qui poussa à défier, à provoquer. L’enfant fut-elle vengée quand elle devint la 1ère femme à la tête d’une maison d’édition ? Qui plus/pis est, d’ouvrages érotiques ? Scandaleuse pour l’époque, à nouveau la censure tomba froide, l’obligeant à déposer le bilan. Les dures années avant les grands succès littéraires…

Deforges se tient à distance appréciable de toute complaisance… Ses mémoires sont le temps des aveux, d’une touchante mise à nue. Racontant l’hier, elle introduit des interludes, des parenthèses interrogeant l’ici et maintenant, l’instantanéité de l’acte d’écriture. Là, entre deux passages habités d’un “papa”, d’une “maman” et de ces doux surnoms de familiarité, d’intimité, elle fait une charnelle déclaration de passion dévorante, et de haine et de doute pour l’écriture. Un partage, une confession rares chez les écrivains : elle décrit avec fièvre la torture de la redoutable page blanche et l’angoisse d’une verve amoindrie, agonisante, ramollissant, se dissipant… Ses cris écrits traduisent son attachement aux mots et par les mots : un doux abris comme un violent orage :

“Ce retour en arrière me fait peur. Qu’ai-je appris de la vie ? Que sont devenus mes rêves d’antan ? Où sont tous ceux que j’ai aimés ? Tous ces morts, déjà! Pourquoi ai-je tant de mal à écrire ? Pourquoi tous ces millions d’exemplaires de “La Bicyclette bleue” vendus à travers le monde, ces millions de lettres me félicitant pour mon travail, pour l’exactitude de mes sources et des faits révélés, ne me rassurent-ils pas ? Dans quel état serais-je, si mes livres ne marchaient pas ? pensent d’autres écrivains. Ils ont raison, bien sûr, mais, comment leur expliquer ? Un petit moteur s’est détraqué et n’arrive pas à se remettre en marche.

(…) Peut-être n’ai-je plus rien à écrire, que la source s’est tarie. Que le temps est venu pour moi de la retraite, de la méditation. Je sens un grondement monter dans tout mon corps… Retraite, mot que j’abhorre depuis toujours car il est signe d’acceptation de la vieillesse et de la mort ! J’ai toujours envisagé de travailler jusqu’à la fin. Que vais-je devenir si je ne le peux plus ? J’ai peur ! Je porte tant de livres en moi ! Est-il possible qu’ils ne voient jamais le jour ? Qu’ils restent enfouis en moi dans les replis de ma mémoire ?

(…) Merde ! J’enrage. Ce n’est pourtant pas si compliqué de raconter sa vie.
A survoler ce cahier, ma vie donc, j’éprouve des sentiments confus, contradictoires. La fille qui écrit est-elle aussi narcissique ? Aussi enfantine ? Sotte ? Inconstante ? Egoïste ? Courageuse ? Ecervelée ? Mauvaise mère ? Amoureuse ? Mondaine ? Snob ? Est-elle intelligente ? Sensible ? Honnête ?
J’ai peur de la découvrir opportuniste, intéressée, futile, sotte. Sans doute est-elle un peu tout cela… Ce cahier m’est-il utile ? Me servira-t-il en tant qu’écrivain, ou sera-ce un document de l’histoire littéraire, des moeurs d’une époque que l’on consultera avec amusement ? Je sais déjà que je veux le préserver. Fatuité ? Vanité ? Je n’en sais rien. Ces cahiers existent. Je ne veux pas les détruire ni que d’autres que moi y touchent comme aux cahiers de mon adolescence dont la perte, malgré leur inintérêt certain, m’est toujours une douleur. Quand grandit-on vraiment ?”

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