Sous le jupon

Marquise Magazine : Le mag des Marquises, le mag des éprises, spirituelles et légères, cherchant partout l’ivresse du beau : un graffiti, les rides d’une belle femme, les jolies pubs, la dignité qu’offre un travail, la liberté de « re-peindre », du qui brille, du qui froufroute, la musique singulière et plaisante d’une petite phrase bien balancée, une poussière, une hirondelle, tout et n’importe quoi !

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« Qui sommes-nous ? »

Depuis une paye, nous nous évertuons et nous écorchons le genou contre les recoins aiguisés de cette énigme : qu’est-ce que le beau ? Pourquoi peut-on unanimement dire « Comme cette femme est belle ! », « Comme ce paysage est beau ! », « Comme cette œuvre (picturale, littéraire, trois petits points) est belle ! ». On dit « les goûts et les couleurs », certes sur les détails mais l’humanité se rejoint sur une certaine idée de la beauté. En tant que purs produits occidentaux, nous entendons par « humanité », les hommes vivant dans ces contrées industrialisées, riches et suffisamment oisives pour s’offrir les fins plaisirs dérisoires de la philosophie, de la métaphysique, de la psychologie, toutes ces sciences aussi compliquées qu’abstraites…
Or donc, nous étions émoustillés et contrariés de ne pas comprendre nos émois successifs, nos émois quotidiens et frénétiques sur ce que notre œil (comprendre notre cœur, notre âme) pouvait enregistrer et sauvegarder d’images, de sentiment de beau.

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Sans doute, il y eut un cheminement qui hélas aujourd’hui nous échappe comme un sable trop fin pris entre nos mains malhabiles… Il y eut, sans doute, quelques visions d’horreur : le pari morbide de jeunes curieux de 10 ans d’enterrer puis d’exhumer le corps d’une taupe ; l’image des entrailles grouillantes, une vue repoussante ! Et il y eut, c’est certain, la béatitude inexpliquée devant le visage neuf et poupin, lisse, plein, rose d’un dernier-né.
Un jour, comment hélas… nous ne savons, naquit enfin cette hypothèse qui nous a plu fort bien : le beau est l’essence de la vie. Ainsi dans une belle corne d’abondance s’accoupleraient : la jeunesse, la santé, l’éclat d’un teint, le plein d’une lèvre, la pureté d’une ligne, la fraîcheur vive du bleu de Klein, le brillant d’une prunelle, Ô Shannyn Sossamon, le vent dans les cheveux l’été, la vigueur des vagues raclant le littoral, tout ce qu’il nous plairait d’évoquer sur des pages et des plages…

Implacable résonance, il nous fallut aussitôt prendre en considération la jumelle dizygote de la beauté, sa sœur siamoisée : la laideur. N’était-elle pas justement tout l’apanage de la mort ? Nous ne l’évoquerons pas par pudeur sur des pages et des plages. Résumons disant d’elle : le terne, l’irrégulier, le sale et le malodorant, en somme, ces signes annonceurs d’une putréfaction en faction sourde, le triste messager de la fin.

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Nous effleura la folle idée que ce que l’humanité trouvait beau était tout ce qui dans son monde à la fois gigantesque et dérisoire, la distrayait de la mort, ce qui gommait la face hideuse, épouvantable, inconcevable de notre fin pourtant inéluctable, pourtant en marche depuis le premier cri.

Nous pensâmes que de ces distractions en trompe-l’œil, ces distractions de dupe, nous nous en faisions des colliers au propre et comme au figure, depuis des lustres ; que les Wodaabe, ce peuple Peul, nomade, courageux survivants dans cette extrêmité aride du Sahel, vouent un culte invraisemblable à la beauté et se considèrent comme les êtres les plus admirables de la creation ; qu’autour du monde et jusqu’au sein de son histoire originelle, l’humanité n’avait jamais eu de cesse que de vouloir échapper à sa propre mort en créant des histoires, de belles images, en se parant de bijoux, en s’offrant une belle paire de peep toes. On est foutus et c’est écrit d’avance : let’s dance alors !

La jolie pirouette nous permettait de faire fi des affaires d’art mineur et majeur, de mettre sur un même plan de « beauté » : la culture, l’art et la mode. Et nous vîmes que cela était bon. Et pour l’heure, pour le sablier des vivants, cela devrait nous suffire, cela devrait nous satisfaire assez et nous souhaitons qu’avec nous : VOUS!

Gaëlle Le Scouarnec
Fondatrice de Marquise Magazine