2832
Des gens
MM#4
Par Gaëlle Le Scouarnec | Photographie Christian Mamoun

Odile, mannequin rousse, métisse, pulpeuse et afro girl.

« T’es de quelle origine » ? Combien de fois par jour on te la fait celle-là ?
Je dirais une fois par jour en moyenne. C’est une question indiscrète, fréquente et posée par des personnes que je ne connais pas ou peu. Aborder quelqu’un en pointant du doigt le fait qu’il n’est pas d’ici, ça peut mettre mal à l’aise. En général, je réponds que je suis d’origine africaine, car pour la majorité des gens l’Afrique est un pays. Je suis d’origine ivoirienne par ma mère et française par mon père.

Afro, rousse, métisse, pulpeuse… Quel est ton rapport aux préjugés et à cette image hyper forte que tu envoies ?
Je sens qu’on me dévisage dans la rue, mais j’y prête peu attention. Parfois, on m’aborde pour me complimenter et ça me fait plaisir, mais on peut aussi me faire des remarques très vexantes donc je suis souvent sur la défensive. Aujourd’hui, je l’encaisse, mais ce n’était pas le cas quand j’étais plus jeune. Les enfants et les ados sont très durs entre eux et j’ai grandi dans une petite ville de banlieue parisienne où les gens laissaient peu de place à la diversité. En plus des remarques sur mes traits atypiques, je m’en prenais sur mon poids, alors qu’à l’époque, j’étais beaucoup plus fine que maintenant. C’était un gros combo de préjugés.

Face1        face2

« Don’t touch my hair » … Et toi, que chantes-tu aux gens qui veulent toucher tes cheveux ?
En effet, maintenant je chante direct ce son, mais en général, j’opte pour le silence et le mépris. Franchement, je crois qu’il n’y a rien qui m’énerve plus au quotidien, ça fait carrément zoo humain. En général j’accepte, mais parfois je refuse. Une fois, j’ai dit non à un mec à qui je parlais dans un bar, mais il ne s’est pas gêné. En fait, ce qui m’ennuie le plus dans cette démarche, c’est que personne n’irait demander à toucher les cheveux d’une personne blanche, mais quand quelqu’un débarque avec un afro, c’est extraordinaire et incroyable.

Mannequin, comment est-ce arrivé ?
Je n’avais jamais pensé à faire des photos. Il y a 3 ans, des amies m’ont poussée à proposer ma candidature à un magazine qui faisait poser ses lectrices. À cette époque, je n’avais pas trop confiance en moi, mais je me suis dit que je ne perdais rien à essayer. On m’a très vite contactée, et j’ai fait la couv’ d’un de leur numéro. Ce n’est qu’un an après cette première expérience que je me suis décidée à postuler en agence, encouragée aussi par une amie.

look1_1        look1_2

La mode baigne dans l’ère de la singularité et tu l’es follement… Es-tu très sollicitée ? Comment t’es-tu retrouvée devant l’objectif d’Oliveiro Toscani, célèbre pour ses provocantes campagnes Benetton ?
Très sollicitée, je n’irais pas jusque-là, mais c’est vrai que ces derniers temps mon profil intéresse. J’ai fait quelques éditos, des pubs, des tournages… Poser pour Toscani, je n’aurais jamais imaginé que cela m’arrive un jour, d’autant plus que c’est un photographe dont j’admire particulièrement le travail. Via mon agence, j’ai été bookée pour son projet : une mise en scène de mariages avec des couples physiquement complémentaires ou totalement opposés. En tout cas si je ne me marie jamais, j’aurai quand même cette photo super fraîche !

look1_3Tu as défilé pour la Third Pulp fashion week… Une revanche ? Les rondes sont-elles les oubliées de la mode ? Tu te retrouves dans l’univers de quels créateurs ?
Être mannequin grande taille, c’est carrément une revanche ! C’est rare de voir des meufs rondes défiler et faire des photos. Mais je dirais que ce sont les femmes dans leur ensemble et leur diversité qui sont oubliées. On voit encore très peu de profils différents même si ça commence à se développer, et tant mieux ! On a l’impression qu’on ne découvre que maintenant qu’il existe plusieurs formes de beauté.
Je ne peux pas dire que je me retrouve dans l’univers d’un créateur en particulier, mais j’aime beaucoup les marques Ashish, Gypsy Sport, et les dernières collections Yeezy de Kanye.

Est-ce que tu t’identifies à d’autres mannequins « hors norme » ? Et d’ailleurs que penses-tu des termes « hors norme » ou « atypique »?
Sur Instagram, j’ai découvert et je suis plusieurs mannequins auxquels je m’identifie comme Adwoa Aboah, Iskra Lawrence et Barbie Ferreira entre autres. « Hors norme » ou « atypique », je trouve que ces termes sont hyper péjoratifs. On les utilise pour des profils que l’on représente peu, dans une volonté constante de catégoriser et classer des personnes qu’on semble considérer comme « anormales ». Qu’est-ce que la « norme » ? Pour ma part, je me définis comme quelqu’un de tout à fait normal. Que peut-il y avoir de bizarre dans le métissage ? J’ai réalisé que c’est lorsqu’on s’efforce de te faire comprendre que tu es différent, que tu n’arrives pas à t’accepter. C’est pour ça que j’ai vraiment arrêté d’écouter les gens.

La plupart des agences françaises affichent un très faible quota de mannequins noirs ou ethniques. Comment vois-tu l’avenir de ce métier ?
On ne parle que de sujets sensibles !! Je pense que c’est ignorer et ne pas représenter une très grande partie de la population française. Aujourd’hui, il est fréquent de choisir un mannequin de couleur dans un casting, histoire de dire : « Regardez, on pense à vous, on n’est pas raciste vu qu’on a pris un noir », mais on veille tout de même à ce qu’il ne soit pas « trop noir », pour ne pas « choquer » le public. Après, ça avance lentement, mais sûrement : il y a beaucoup de défilés où l’on observe plus de diversité. J’espère que bientôt, on représentera naturellement tout type de profils, on oubliera le genre, les origines et les proportions des modèles.

look2_1        look2_2

Nappy hair, afro punk… Que penses-tu de ces communautés ? N’est-ce pas de nouveaux ghettos ? Est-ce un risque d’être instrumentalisée en étendard ?
Je n’ai pas d’avis à donner sur ces communautés, je les considère d’un œil plutôt positif. De mon point de vue, elles prônent l’acceptation de soi et de l’autre pour ce qu’il est, et la diversité. Cependant, elles abordent souvent des thèmes qui me dépassent et avec lesquels je n’arrive pas à me positionner. Je me sens parfois obligée de donner mon point de vue sur certains sujets comme l’appropriation culturelle, bien que je trouve cette question encore complexe.

Envisages-tu d’aller plus loin dans le métier de mannequin ? Quel serait ton vœu le plus cher ?
J’envisage vraiment d’aller plus loin, essayer d’aller aux États-Unis si Dieu le veut… Mais je viens tout juste de commencer à travailler en tant que graphiste et ça me tient aussi à cœur. Je suis encore très indécise, je n’ai pas envie de me précipiter et de faire les mauvais choix donc je verrai ce que la vie me réserve. Je ne suis pas sûre d’être une rêveuse, je dirais que mon vœu le plus cher serait de faire assez d’argent pour subvenir aux besoins de ma famille, surtout celle qui vit en Côte d’Ivoire, et de me construire une maison au bled où bissap et gnamakou (http://djolo.net/gnamakoudji-le-jus-de-gingembre-africain/) couleront à flot.

look2_3

DA Gaëlle Le Scouarnec, Marquise Magazine
Photo : Christian Mamoun
Stylisme : Chloé Gray
Maquillage : Océane Sitbon
Coiffure : Yui Hirohata

Modèle : Odile Gautreau

Look 1 : veste APRIL MAY, top TOGETHER CALIFORNIA, crop top cuir KAROLINE LANG, jean ZARA, boucles d’oreille perso, lunettes de soleil GARRETT LEIGTH, bracelet HERMÈS. / Look 2 : t shirt vintage, ceinture AMMUNITION COUTURE, veste vintage LEVI’S, bomber DEUX A, boucles d’oreille perso, legging TOGETHER CALIFORNIA, bracelet HERMÈS.

 

 

 

 

 

 

Vous aimez ? Partagez !