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Rogo Koffi Fiangor
Des gens | MM#1
Propos recueillis par Gaëlle Le Scouarnec

Rogo Koffi Fiangor

Du conteur au griot et même au sorcier, dès lors que vous êtes d’origine africaine, il y a une confusion dans l’imaginaire collectif. Qu’êtes-vous Koffi Fiangor ?

Moi, je suis rien que conteur ! La notion de griot est une notion très spécifique. La première condition pour être griot c’est d’avoir un parent griot, c’est le sang, la transmission. Même si tous les conteurs sont un peu de petits menteurs, celui qui se proclame griot et qui ne vient pas de la lignée des griots est un gros menteur!

Y a-t-il une place pour le réel dans votre métier ?

Le conteur ne raconte que des vérités mensongères. Tous les mensonges qu’il raconte sont des vérités dans ses histoires. Si un conteur ne dit que la vérité, il devient philosophe, ou savant ou autre chose. Je dis des mythes, des légendes, des épopées. Ce sont des événements que les peuples ont vécu et pour la plupart leurs récits ont été transmis de génération en génération. On n’est pas strictement dans la vérité historique.

Je dis souvent que mes histoires sont des vérités mensongères ou des mensonges véridiques.

D’où proviennent vos histoires et Comment êtes-vous devenu conteur ?

Il y a trois sources principales. Il y a tout ce que mon imaginaire d’enfant a enregistré dans ma famille, au marché, à l’église, dans les cérémonies vaudou… La source de l’oralité. Ensuite, mon travail de recherches sur l’ensemble du théâtre des dix-sept pays africains francophones. J’ai fait un doctorat et j’ai même écrit un livre sur le sujet. Je me suis rendu compte que l’ensemble des sources d’inspiration des dramaturges africains venaient en grande partie de leur tradition, de ce qui fait l’histoire de l’Afrique, émiettée à travers les ethnies, les tribus. J’ai pensé que tout cela était une richesse extraordinaire et qu’il fallait la partager. Donc j’ai été conteur après avoir terminé cette formation. Enfin, mon imaginaire. L’une des sources formidables qu’on oublie souvent c’est le rêve. J’ai commencé à écrire des histoires, j’ai fait deux livres CD, j’ai plein de manuscrits qui ne sont pas encore publiés.

Vous définissez-vous également comme un comédien et chanteur, comme un homme de spectacle ?

Lorsque l’on suit la formation Art du spectacle jusqu’au doctorat, il y a un module cinéma et de critique littéraire, on voit beaucoup de théâtre, on joue des pièces, donc ces pratiques font mon travail. Mais je ne connais aucun de mes contes par cœur. Je connais mes trames. La différence entre le comédien et le conteur c’est que le comédien dit le texte d’un autre. Moi je travaille sur l’interactivité, je conte par rapport à ce que le public me renvoie.

Êtes-vous un conteur d’origine africaine, un conteur disant des récits africains ou les deux ?

L’intitulé de mon grand spectacle c’est “Contes africains et universels”. Je m’intéresse aux récits polonais, inuits, pakistanais ou indiens… il n’y a pas de limite. J’y trouve le fondement de la vie, les racines, après je brode autour.

Vous êtes originaire du Togo, dans quelles circonstances vous êtes-vous installé en France ?

Le conte était très loin de mes préoccupations quand je suis arrivé en France en 1993. J’étais enseignant au Togo, j’avais la possibilité d’obtenir une bourse pour poursuivre mes études en France. Je suis arrivé, j’ai validé un DEA, puis un doctorat. Je voulais retourner travailler au Togo. Et finalement, tout calculé, c’était trop difficile de rester là-bas. Je suis un réfugié économique !

La langue officielle du Togo est le français. Vous contez et transmettez l’histoire de l’Afrique en français. Que pensez-vous de la francophonie ?

Quand je vais en vacances, je fais tous les ans un festival de contes au Togo et figurez-vous que dans mon pays d’origine, on raconte en français. Nous sommes, nous les pays de l’Afrique francophone, victimes de cette situation linguistique qui est très déplorable mais contre laquelle il n’y a aucune solution. La francophonie est une notion plus complexe que ce que nous en savons. C’est un outil de domination, qu’on le veuille ou non, c’est une façon de tenir un certain nombre de pays colonisés dans une forme de domination car tous les outils de communication qu’ils ont entre eux restent maîtrisés par la France puis l’Occident.

Je rencontre des amis du Burkina, de Guinée, de Côte d’Ivoire, si nous n’avons pas le français en partage nous ne pouvons même pas nous comprendre. Donc je reconnais que c’est une aberration, quelque chose qui nous rend bancal. Sur ce plan, idéologiquement et psychologiquement, nous sommes aliénés, affaiblis, acculturés.

Mais il y a des situations même négatives dont il faut savoir tirer parti. Il y a un proverbe qui dit que si les lions avaient leurs propres historiens, les glorieux faits de chasse ne seraient pas tous en faveur du chasseur.

Si nous voulons faire entendre une autre histoire que celle qu’on nous a racontée, nous ne pouvons le faire qu’en français.

Césaire lui-même le dit, nous utilisons cette langue « comme une arme pour nous défendre ».

Vous sentez-vous une mission?

Le travail de conteur est un travail aussi de médiateur. Le conte permet de distraire, puis d’instruire. Lorsque l’on va dans une école pour raconter des contes africains, les enfants pensent juste qu’il y aura un lion qui va courir après un lapin. Lorsqu’on évoque un mythe comme Soundiata Keïta, les Dogon, ou Nelson Mandela, il y a une prise de position. Sans faire de politique, on explique le rapport des forces. Et les enfants comprennent : si les africains sont dans cette forme de pauvreté, si le développement est si en retard ce n’est pas forcément de leur faute car à un moment on leur a coupé et les bras et les pieds. C’est une façon de rapprocher les peuples, sans accuser forcément mais expliquer que les choses ne sont pas vraiment au même niveau.

Vous parlez de distraire, instruire et soigner ? S’agit-il d’un serment ?

C’est un peu comme un défi que je me lance. Avant je pensais que raconter c’était juste distraire et instruire. Jusqu’à ce qu’un jour je me déplace pour faire un spectacle de contes d’amour. À la fin, je passe avec le chapeau, les gens y mettent de l’argent et une dame passe derrière moi. Je sens qu’elle dépose quelque chose dans ma poche… Je me dis « Chouette! Là j’ai un numéro de téléphone ». Quelques minutes après je découvre que cette dame avait froissé et plié 2 billets de 100 € ! Je cherche partout, pas de numéro. Mais au moment où elle a glissé ces billets dans ma poche, elle m’a soufflé quelque chose : « Vous venez de me soigner, vous venez de me libérer ».

Là c’est l’inverse de chez le psy, tu ne parles pas, tu entends et tu ramènes ce que tu entends à ta vie, à tes propres choix.

J’explique ça par le fait que les contes ont plusieurs niveaux d’interprétation. Amadou Hampâté Bâ, un grand sage africain, écrivain et ethnologue, dit qu’un conte est “une histoire d’hier transmise à demain à travers aujourd’hui« . Les contes sont des écoles de philosophie. Les vieillards africains, sous les arbres à palabres, enseignaient aux gens à travers les contes à prendre leur vie en main.

Le conte et la sagesse… Comment définir votre métier parce qu’il semble être composé de valeurs morales?

Les contes sont d’énormes et inépuisables écoles de sagesse, de savoirs. Inépuisables car je travaille sur des contes de différentes origines… Les histoires se croisent, on en trouve des variantes mais on arrivera à une forme de philosophie qui permettra à celui qui l’écoute d’avancer. Les contes c’est l’humain, c’est la sagesse humaine. D’ailleurs je pense que les contes ont été créés lorsque les gens n’avaient pas trouvé de solution à leurs problèmes existentiels : la mort, la vie, où était-on avant de naître, où va-t-on après la mort ?

Vous portez la tenue traditionnelle africaine… Comme un costume de scène ?

Pourquoi je ne fais jamais de spectacle en pantalon-chemise ? Parce que je pense que le vêtement est un élément qui fait partie de l’identité des individus, des cultures, des sociétés. Si j’arrive costumé, cravaté, les enfants penseront que je viens faire une conférence. Le boubou donne déjà une identité, après je leur explique. Si le conteur arrive et n’est pas soigné, il diminue du quart son écoute. Il faut saluer la vie avec ce que l’on porte aussi.

Aujourd’hui quelle est la place du conteur dans la société ? Est-ce qu’il pointe aux Assedics ?

On a perdu tout privilège, nous ne sommes pas très demandés et c’est d’ailleurs très regrettable car les conteurs qui ont une vraie place pour faire le bien ne sont plus autant sollicités là où leur présence apporterait de l’harmonie et de la paix sociale. Si les griots ont une position en Afrique, ils travaillent dans les familles, dans les chefferies, ils ne travaillent pas pour le grand public, or le conteur, lui, est amené à travailler pour le grand public.

Que faites-vous quand vous ne contez pas ? Quel est le quotidien d’un conteur ?

Une journée où je n’ai pas d’engagement, je pars à la recherche des histoires, des perles d’histoire, je vais sur Internet, je fouille, je passe beaucoup de temps en bibliothèque… J’aimerais un jour quand je serai vraiment posé, pouvoir publier des choses où les gens trouveraient des petits bouts d’histoire pour poursuivre leur chemin avec plus de sérénité et de légèreté, car les chemins de vie sont pleins d’épines…

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