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Nouka Maximoff
Des gens | MM#1
Propos recueillis par Gaëlle Le Scouarnec

Nouka Maximoff

Nouka Maximoff, êtes-vous une conteuse Tsigane, une diseuse de contes Tsiganes, ou une conteuse d’origine tsigane ?

Voilà une première bonne question ! Je vais dire un peu tout ça parce que d’une part je suis d’origine tsigane c’est-à-dire Rom et manouche et d’autre part je me suis spécialisée dans les contes tsiganes, je dis des contes traditionnels qui ont été rapportés de bouche à oreille. Et des histoires et nouvelles tirées des écrits de mon père, l’écrivain Matéo Maximoff. Elles font partie d’un spectacle que j’ai appelé « Le peuple de la nuit, histoires épouvantables des Roms » ; ce sont les histoires que les Roms se racontent la nuit, pendant les veillées mortuaires.

Roms, tsiganes, manouches, gitans… Bien des noms et des origines supposées depuis les Indes, avant Jésus-Christ…

Des réponses précises ce n’est pas moi qui pourrais en donner, je ne suis ni historienne ni tsiganologue. Il y a plusieurs choses qui compliquent leur histoire : ils auraient quitté l’Inde au Xe siècle, il y a plus de mille ans et auraient circulé dans tous les pays d’Europe et d’Asie Mineure.

Les tsiganes ont une culture orale et il n’existe aucun écrit tsigane qui relaterait leur histoire et leurs origines.

Toutes les anciennes civilisations, les Egyptiens, les Maya, les Aztèques, ont laissé des traces écrites. Les seules que l’on trouve des Tsiganes ont été fixées par des non tsiganes, des gadjos – mot qui n’est pas du tout péjoratif-.

Fille de Matéo Maximoff, quand il part vous prenez en quelque sorte son héritage. Est-ce une question de droit du sang comme les princes leur couronne ?

C’est gentil, j’aurais bien aimé être une princesse ! Mon père était un Tsigane d’origine à la fois Rom et Manouche, totalement autodidacte qui a appris à lire et à écrire et qui a commencé à rédiger des livres à l’âge de 19 ans. Au XXe siècle c’était le seul écrivain de langue tsigane en France. Il a écrit toute sa vie, il a laissé derrière lui une œuvre littéraire d’une dizaine de romans, de récits…

Vous a-t-il transmis un don ?

Plus qu’un don c’est une envie qui m’a poussée à faire ça. Je n’ai jamais décidé moi-même d’être conteuse. En général, les Tsiganes ne racontent pas d’histoires à leurs enfants. Les adultes se rassemblent pour raconter des histoires qui comprennent des devinettes, des contes facétieux, merveilleux ou plus traditionnels qui racontent la vie quotidienne, le vécu et des épopées « historiques » faites de personnages hors du commun. C’est comme ça que se transmet la mémoire chez les Tsiganes.

À l’adolescence, j’ai quitté le monde des Tsiganes puisque je me suis mariée à un gadjo, j’ai mené une vie ordinaire de gadji, j’ai travaillé dans les assurances. Mon père, lui, continuait son métier d’écrivain, vivant dans la tribu, son clan des Roms Kalderash installés à Montreuil.

Un jour de 1999, mon père a disparu, il est mort en laissant tout un patrimoine culturel qui comprenait des récits, des notes manuscrites et dactylographiées mais aussi des milliers de photographies, une centaine de films Super 8, un tas d’archives… C’était un amoureux de la culture tsigane, il avait le grand souci de la préserver pour les générations futures en accumulant tout ce qu’il trouvait.

À sa mort je me suis retrouvée avec cet héritage. Il me rendait responsable de la pérennité de son œuvre. C’est devenu un devoir.

J’ai commencé par monter des expositions photographiques. Et je me suis retrouvée tout naturellement à suivre ces expositions itinérantes pour raconter aux gens ce qu’il y avait sur les photos. Et c’est là, peut-être, par hasard, que je me suis découvert un don pour raconter des histoires. Ce n’est pas moi qui aie choisi cette voie mais les circonstances.

Il paraît que toutes vos histoires commencent par « Chez nous les Roms ». Il y a comme une déclaration fière d’appartenance…

Mes histoires commencent comme ça. En général, les Roms sont assez fiers et revendiquent cette identité. Ils y sont obligés car par de multiples discriminations, on a essayé de les faire disparaître et s’ils veulent survivre, ils doivent revendiquer haut et fort cette appartenance. Ils n’ont pas de territoire, pas de gouvernement, quant à la religion ils sont tous croyants mais adoptent la forme de religion du pays occupé, le seul lien qui les unit c’est leur identité rom. La langue romanès est un ciment qui les soude et c’est grâce à elle qu’ils se reconnaissent. En revanche, il n’y a pas qu’une langue romanès, il y en a plusieurs, des dialectes aux racines communes se sont développés en fonction de leur pérégrination dans le monde.

Quand on raconte le peuple Rom, l’engagement est-t-il dissociable ?

Mon rôle est de raconter l’histoire des Tsiganes sans aucun engagement politique, mon seul but étant de pérenniser, comme le voulait mon père la culture des Roms à travers ces contes ; créer un lien avec la culture des gadjos. Je suis moitié Rom moitié gadji par ma mère. Je suis une « sang-mêlé », à la jonction entre les deux cultures. Le rôle que je m’attribue est juste de se faire se rencontrer les deux cultures, pas d’effacer les différences, parce qu’elles existent.

Les Roms sont-ils le peuple de l’oralité ?

Chez les Roms, la parole est bien plus importante que l’écrit. On dit qu’on est sorti de la Préhistoire dès que l’écrit est apparu. L’écrit fixe et donne une appartenance aux choses. Ainsi rien ne t’appartient tant que ce n’est pas écrit. Or les Roms, peut-être du fait de leur pérégrination d’un pays à l’autre et peut-être du fait de leur mentalité, n’ont pas ce sens de la propriété, de la possession.

L’écrit est aussi pour eux une forme de privation de liberté.

Car au fil des siècles, chaque fois qu’ils ont eu affaire à l’écrit des gadjos c’était pour les expulser, les envoyer en prison, aux galères, prendre des décisions pour eux.

Quelle est la place et la position de la femme chez les Roms ? Nous les voyons voilées et porter des jupes longues…

Je ne pourrais pas parler du rôle social de la femme actuellement parce que je n’ai jamais vécu en tant que femme de Rom. Contrairement à ce qu’on peut lire dans certains écrits farfelus la société Rom n’est pas du tout une société matriarcale, c’est clairement et franchement une société patriarcale. Elle s’organise autour de la famille. Le chef est le père. Il préside les réunions, c’est lui qui prend les décisions. Mais la femme a un rôle très important, elle est détentrice de la mémoire et de l’éducation des enfants, de l’école de la vie. Lorsqu’il y a de grandes réunions, même lorsqu’on raconte des histoires, elle peut être présente mais en retrait, elle est celle qui écoute. Elle parle dans la famille, en privé.

En tant que conteuse je suis un peu ambigüe parce que je profite de ma position entre les deux cultures. On m’accepte parce que je ne suis pas tout à fait Rom.

Vous contez en français… Vos contes ne sont-ils donc adressés qu’aux Gadjos ?

C’est une bonne question. J’aimerais beaucoup conter pour les Roms mais il n’y a pas de conteuse chez les Roms. Il y a des conteurs qui n’ont pas ce titre-là. Chaque homme peut être à tour de rôle conteur. Les Roms ne se réunissent pas dans un endroit particulier pour dire des contes. Ils se retrouvent et puis à un moment de la soirée un homme va se lever et commencer à raconter des histoires.

Ce sont les gadjos qui m’appellent parce qu’ils sont curieux de cette culture. Dans des écoles mixtes où il y a des enfants Roms, dans les centres culturels ou les MJC. Il est difficile de faire venir les Roms dans ces endroits. Jusqu’à présent j’ai raconté en français mais je commence à essayer de conter en romanès pour les Roms tout particulièrement pour les enfants. La langue je l’avais plus ou moins oubliée mais je commence à me la réapproprier. J’ai un projet pédagogique avec des contes roms bilingues en français et en romani.

En contant dans les deux langues, est-ce que vous réconciliez les deux cultures ?

Pour moi le but de ce nouveau projet est que les jeunes, les nouveaux migrants, puissent plus facilement aborder la question de l’intégration dans une école et dans la société française par une histoire dans les deux langues. Le deuxième objectif est la préservation de la langue romani pour que les jeunes, qui ont tendance à la perdre au bout de quelques années en France, puissent avoir comme moi la chance de la retrouver. Depuis quelques années les linguistes essaient de retranscrire cette langue par écrit mais ça pose beaucoup de difficultés : la multiplicité des dialectes romani, faire un choix, savoir dans quel dialecte on retranscrit. C’est aussi une langue qui n’a jamais été écrite, elle ne possède pas de signe graphique propre, il y a des sons qu’on ne trouve pas dans les signes latins.

Auriez-vous pour nous une devise, une bonne parole ?

En dehors des contes il y a des proverbes roms que je trouve malicieux, justes ou beaux : « Tout ce qui ne peut pas être partagé ou donné est perdu. »

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