1957
Ils ont réussi leur divorce
Des gens | MM#3
Propos recueillis par Gaëlle Le Scouarnec | Photos Lucie Sassiat

Ils ont réussi leur divorce

« Ils se marièrent… » et ensuite ? Agathe témoigne.

IMG_6323

Quel âge as-tu et quel âge avais-tu lors des faits ?
J’ai 23 ans et mes parents ont divorcé quand j’avais 2 ans et demi. Je n’ai pas de réels souvenirs de ce moment.

Tu es ce qu’on appelle une « enfant du divorce », cette appellation est-elle stigmatisante ?

Je suis en effet une enfant du divorce comme beaucoup d’entre nous mais pour moi ce n’est pas péjoratif, voire plutôt positif car mes parents m’ont toujours dit qu’ils ont réussi deux choses ensemble : moi et leur divorce.

Pour qu’il y ait divorce il faut qu’il y ait une histoire d’amour. Comment tes parents t’ont raconté cet âge d’or ?

Mon père avait un look extraordinaire, il mettait des pantalons de golf et portait un catogan, il était décalé et très beau quand il était jeune. Son excentricité a séduit ma mère qui était plus raisonnable. Ils se sont très vite mariés et sont restés 7 ans ensemble avant de se séparer.

As-tu des frères et sœurs ?

Ma mère s’est mise avec mon beau père quand j’avais 4 ans. J’ai des petits frères de mon beau-père qui ont 2 ans de moins que moi. De lui j’ai aussi une grande sœur qui avait 11 ans quand je l’ai rencontrée. Du côté de mon père, il s’est remarié et a eu deux autres filles. Je n’ai jamais fait de différence entre les filles de mon père qui habitent à ans le sud et les enfants de mon beau-père qui habitent à Paris parce que j’ai plus vécu avec mes faux demi-frères et sœurs qu’avec les vrais. Je dis « faux » car on parle de « pièces rapportées » c’est-à-dire que nous n’avons pas de lien de sang. Mais l’important pour nous est de partager des choses. Je suis fille unique mais j’ai toujours considéré que j’avais 5 frères et sœurs.

297429_10150268528145598_6968892_n

As-tu connu la raison de cette séparation ? Ou on t’en a préservé ?

Il y avait déjà un contexte économique particulier. Mon père n’avait pas de travail quand je suis née. Ils ont dû aller vivre chez la grand-tante de ma mère en région parisienne. Ma maman a appris la maladie de sa mère pendant sa grossesse et elle l’a perdue juste après ma naissance. Ce fut un choc très dur et une période difficile pour eux. Une certaine distance s’est installée . Dans cette période, mon père a retrouvé son amour de lycée et quelques mois après il quittait ma maman.

Je n’ai jamais eu de rancune. Ma mère n’a pas essayé de me monter contre mon père même si ce fut difficile pour elle au début. J’ai eu beaucoup d’amour autour de moi, comme j’étais toute petite ils m’ont protégée. Je n’ai pas souffert de cette séparation. L’histoire je l’ai connue plus tard. Mon père m’a expliqué que ma belle-mère était la femme de sa vie, il l’avait rencontrée avant et ma mère avait été une étape. Il faut attendre le bon moment pour expliquer les choses à un enfant, il ne doit pas être dans le conflit des parents. De toute façon mes parents ont pris le même avocat pour leur divorce. Ils ont voulu faire les choses bien. C’est une volonté d’adulte que l’enfant ne souffre pas et je pense que s’ils le respectent et qu’ils se respectent mutuellement ça se passe bien.

1891104_10151891128530598_238990027_n

Quand on parle de divorce, on parle de « rupture », Il y a un avant et un après, une Atlantide perdue. À partir de quand démarre la souffrance de l’enfant ?

Je n’ai pas connu cet âge d’or mais j’ai vu les photos. En tant qu’enfant, ce que tu peux souhaiter de mieux à tes parents c’est qu’ils soient heureux. Peu importe s’ils sont ensemble ou séparés. Qu’ils aient des projets, des envies, qu’ils ne s’enferment pas en restant ensemble pour le principe ou pour les enfants. C’est un choix terrible parce que finalement le couple éclatera et l’enfant aura souffert de toute la période de disputes. Pour moi cette période pénible s’est très vite achevée parce qu’ils ont reconnu l’échec pour avancer. Mes parents ont tous les deux des caractères très forts : mon père crie beaucoup, ma mère est têtue et ce qui est étonnant c’est que les deux se sont mis avec une personne beaucoup plus calme. Je pense qu’il y avait simplement un problème d’incompatibilité caractérielle. C’est compliqué deux caractères très forts, il faut qu’il y en ait un qui tempère, sinon ce n’est pas équilibré.

As-tu changé de maison  ? Comment ont-il géré les questions épineuses et centrales de la garde, les droits de visite ?

De 2 à 4 ans j’étais en garde partagée. C’est devenu difficile quand j’avais 4 ans car mon père a décidé de partir vivre dans le sud. Je prenais l’avion pour le rejoindre et soit mon papa pleurait à l’aéroport, soit c’était ma maman. Au début je partais un week-end sur deux mais c’était trop lourd pour une gamine de 4 ans de prendre l’avion seule. Puis je suis venue toutes les vacances scolaires, sauf l’été où je partageais mes congés entre les deux foyers. C’était bien mais il m’a manqué le quotidien avec mon père et il a toujours des remords aujourd’hui. Il avait un impact sur mon éducation quand j’étais là mais après je repartais à Paris. Je vois la différence d’éducation entre mes demi-sœurs et moi.

1917225_10153231614960598_7766575040222627796_n

10660269_10153231613235598_2440784635324905222_n

Les parents voulant compenser la souffrance endurée, les enfants du divorce sont-ils pourris gâtés ?

J’étais au contraire souvent en conflit avec mon père et ma mère. Au début j’étais difficile avec mes beaux-parents. Je leur disais qu’ils étaient moches ! Ce n’était pas sincère et mes parents ont pris ça à la rigolade. C’était juste une façon maladroite et blessante de réagir, et ma seule arme. Ils m’ont imposé des choses et c’est très bien comme ça, ça m’a structurée. Certains parents ne veulent pas prendre parti dans les conflits avec les beaux-parents par peur que l’enfant ne les aime plus mais c’est très lâche.

Mon père est strict. Il a eu une enfance difficile, il a dû s’assumer très vite, ce qui l’a empêché de faire des études. Il me faisait plaisir mais c’était dans la mesure et dans la transmission de la valeur de l’argent. Je fus gâtée en lecteurs cassettes et I-Pod, c’est vrai… Mais c’était pour une raison moins drôle. J’ai développé une certaine peur de l’abandon. Je me souviens très bien de l’aéroport quand j’étais petite et il m’est encore difficile de prendre l’avion car je pleure, je me sens mal. J’ai ressenti l’instinct de mort très tôt, vers mes 7 ans, ça m’a écrasée. Je me suis rendue compte dans l’avion que si je mourais là, je mourrais toute seule. J’aimais beaucoup la musique alors mes parents m’ont offert ces appareils audio pour me distraire et compenser ce laps de temps où j’étais à la merci de tout le monde. Je n’ai eu mon argent de poche qu’à la fin du lycée. Je n’ai pas été « achetée » par mes parents. Quand j’ai voulu faire une école d’art, mon père m’a demandé de travailler pour leur payer une partie, car je n’avais pas eu de bons résultats à l’école.

Ma mère était plus cool. C’était une femme du monde qui sortait beaucoup. Dès la 6ème elle m’a laissée m’occuper de moi, me préparer à manger, car elle rentrait tard. J’ai eu deux éducations qui s’affrontaient, deux foyers aux règles opposées et le plus dur fut le collège. J’étais bonne élève jusqu’en 5ème puis ça s’est dégradé : je dormais souvent chez mes copines, je faisais mes devoirs le matin pour le jour même, je répondais aux profs, j’ai été adolescente très tôt. Par exemple ma mère ne regardait jamais mes devoirs et mon père, lui, ne me voyait que par mes carnets de note. Ado, j’étais dans mon monde avec mes copains, mes copines, mes écouteurs. En plus dans le sud je n’avais pas d’amis, sur la plage j’étais toute blanche, j’étais la parisienne. Je m’ennuyais beaucoup et le fait d’avoir un père plus strict faisait de mes vacances une sorte de bagne. Mais ça s’est arrangé après.

Et alors, « l’après » ? Ta vie était très différente de celle de tes camarades ?

J’adorais raconter mon histoire quand j’étais petite. Dans l’avion je déballais ma vie à des étrangers et ça énervait mes parents ! Souvent les couples se défont autour de moi. Entre la 6ème et la 5ème, tous les parents de mes amis divorçaient et eux voulaient absolument qu’ils restent ensemble. Moi je n’ai jamais eu ce souhait. Les enfants de mon beau-père venaient un week-end sur deux à la maison donc je n’avais que l’aspect positif des frères et sœurs. Je ne me disputais pas avec eux. J’étais plutôt heureuse des activités qu’on allait faire car on s’éclatait ! C’était des potes. Et j’avais aussi des périodes de latence où j’étais toute seule dans mon petit monde avec mes jouets. Je m’ennuyais mais c’est ce qui a développé ma créativité. Je ne me suis jamais considérée dans la norme mais c’était positif.

1958574_10151891128775598_1795028154_n

12249676_10153146897385598_6457237287286036529_n

Quel regard portes-tu sur la séparation de tes parents ?

Mes parents ont réussi leur séparation. Et le secret est qu’ils sont tous les deux retombés amoureux et qu’ils sont heureux et épanouis dans leur deuxième couple, chacun de leur côté. Ma mère est avec mon beau-père depuis 19 ans et mon père et ma belle-mère sont ensemble depuis 20 ans. C’est aussi simple que ça. Je les vois souvent ensemble. Quand mon père vient à Paris pour des réunions il dort à la maison. Ma mère et mon beau-père l’hébergent. Et de même, ils partent en vacances chez mon père car il a une maison dans le sud. Il y a deux ans on a fêté Noël tous ensemble. On est partis au ski. Ça a commencé car mon père venait à Paris pour des réunions et ma mère trouvait bête qu’il aille à l’hôtel et c’était aussi l’occasion pour moi de profiter de mon papa. Puis il y a eu un événement déclencheur, ma maman est tombée malade quand j’avais 16 ans et ça a beaucoup touché mon père. Il lui a proposé de venir en vacances chez lui pour se reposer dans le sud, au soleil. Quand la vie est menacée on ne pense plus aux barrières sociales ni au bien-pensant. Mon beau-père s’entend merveilleusement bien avec mon père. Ils jouent comme des gamins dans la piscine ; ma belle-mère a beaucoup de tendresse pour ma mère et vice-versa. Ils ont voulu que je sois heureuse et équilibrée. Quand j’étais petite, ma belle-mère était en retrait pour que je profite de mon père et qu’il s’occupe de moi. Quand j’ai eu mes premières règles, c’est à elle que j’en parlais et on s’est beaucoup rapprochées. Quant à mon beau-père qui partage mon amour de la musique, il m’a accompagnée à plusieurs concerts quand j’étais petite. Bien sûr quand il s’agit de mon avenir, ce sont mon père et ma mère qui prennent les décisions. Mes beaux-parents n’ont jamais voulu prendre la place de parents mais je considère le lot des quatre comme mes parents. C’est un gros lot !

Penses-tu que les enfants du divorce développent une certaine adaptabilité ? Est-ce une expérience qui t’a fait « grandir » ?

C’est sûr. J’ai des amis de tout horizon, sociale ou religieuse. Mon expérience m’a aussi poussée sur ma voie, le journalisme, car j’ai cette curiosité de l’autre. J’ai fréquenté beaucoup de gens dans mon enfance et j’ai été confrontée au monde des adultes car j’ai souvent été la seule enfant à table ou la plus grande. J’étais dans les conversations des adultes, ma maman me traînait partout… Dans ce genre de situation on grandit trop vite et parfois, j’ai besoin d’être rassurée. J’ai fait des crises d’angoisse il y a quelques années et ça m’arrive aujourd’hui encore quand je suis fatiguée. J’ai tout de même besoin de repères. Le passage à l’âge adulte est difficile. Avant de quitter le cocon familial j’attends d’être sereine financièrement. Ado j’étais révoltée, j’allais en boîte 3 fois par semaine, j’avais envie de m’échapper de la maladie aussi qui était à la maison avec ma mère. Depuis que je suis devenue adulte, je me sens très proche de mes parents. On fait des sorties ensemble, on discute… Je suis transparente avec eux. La communication est capitale.

IMG_6368

Quels sont tes projets ? Crois-tu au mariage ?

Je crois au mariage parce que le remariage de mes deux parents s’est très bien déroulé. Mes parents y ont cru, ils sont très heureux comme ça. On peut se marier une première fois, se tromper et ce n’est pas grave. Peu importe l’âge, il vaut mieux le reconnaître et faire le nécessaire pour rester en bons termes. La quête de l’amour est trop importante pour y renoncer sous prétexte qu’on a des enfants. Ce que le divorce de mes parents m’a appris c’est que la communication est nécessaire, que l’on soit mariés ou divorcés. Se marier c’est une façon de célébrer l’amour et je ferai sans doute un mariage civil, cela dépend aussi de la personne que je rencontrerai. Je voudrais des enfants et j’en voudrais plus d’un. Quand j’étais petite je rêvais du mariage idéal : en Provence, dans une maison en pierre avec du lierre, pieds nus, les cheveux un peu lâchés, la couronne de fleurs, le gibier à la broche… Un mariage à la bonne franquette, et romantique.

Vous aimez ? Partagez !