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Henri Gougaud
Des gens | MM#1
Propos recueillis par Gaëlle Le Scouarnec

Henri Gougaud

Votre bio est une épopée! Né de parents résistants, vous chantez, vous composez, faites la manche dans les restaurants, fréquentez les milieux anarchiste, du théâtre, avant de rencontrer Reggiani, Gréco, Barbara et d’autres qui interprètent vos chansons. Puis vous créez une maison d’édition, écrivez 13 romans, 17 livres de contes, faites de la radio… Quel pêcheur seriez-vous ? Un insatisfait ? Un impatient ? Un gourmand ?

Les trois bien sûr ! Quand vous énumérez cela, effectivement, je ne me connais pas, j’écoute et je me dis « wahou » ! Mais c’est très fantasmatique. Parents résistants oui, mais ils n’ont pas combattu sur les barricades. Mon père portait des lettres, il était cheminot, il allait chercher des juifs à la ligne de démarcation puis il rentrait. On était dans le Sud, à Carcassonne, c’était très différent, on n’était pas bombardés.

Vous avez adapté en français « La Conférence des oiseaux » de Farid al-Din Attar, l’un des livres fondamentaux du soufisme. Le conte serait-il une religion païenne ?

Une religion c’est des dogmes, des règles, des ordres. J’allais dire les contes n’ont rien à voir avec une quelconque religion mais il y a quand même des traces assez fréquentes de la vieille religion, celle qu’on appelle primordiale, c’est-à-dire le vieil animisme qui survit encore en Afrique.

C’est la religion du vivant.

Tout est vivant, tout a une âme et en tant qu’être vivant on peut entrer en relation avec les pierres, avec les arbres… avec l’invisible !

Vous dites des contes d’Orient, d’Afrique et d’Occident…

Les histoires sont universelles.

Les contes donnent une extraordinaire leçon de métissage et d’antiracisme. Ils n’ont survécu que par le métissage.

Et « antiracisme » parce que l’esprit humain est le même quelque soit la couleur, le temps et les époques ! Des raconteurs Indiens Sioux ont imaginé l’histoire d’Orphée et Eurydice, l’homme qui va chercher sa bien aimée au pays des morts, exactement comme l’ont fait les Grecs anciens ! Le mythe de l’amour que la mort sépare et qui pousse amant à aller au pays des morts rechercher l’être aimé c’est une histoire universelle. Il n’y a pas de différence fondamentale entre un Sioux et un Grec ancien ou entre un Peul et un Esquimau. Ils ont les mêmes histoires, sauf que d’un côté il y a de la neige et de l’autre des arbres.

Lévi-Strauss a démontré qu’il n’y a pas un nombre infini de scénarios possibles, à peu prêt 2500. C’est inscrit dans le psychisme humain. Il parle de sillons tracés… Ce qui est infini ce sont les variantes. Comme “Cendrillon” de Perrault est devenu “Pretty Woman”..

Le conteur est-il atteint du syndrome de Peter Pan ? Comme une fuite ou une école buissonnière de la réalité ?

C’est joli ça…

Les contes n’ont rien à voir avec la réalité, c’est à dire le monde, son organisation : les hiérarchies, le boulot, les contingences matérielles… Ils ne s’occupent pas du monde, ils s’occupent de la vie.

Évidemment, on a tendance à confondre parfois, le monde et la vie, ça arrive. C’est comme confondre la bouteille et le vin qu’elle contient. Alors que, peut-être, le monde nous distrait sans cesse de l’essentiel : l’amour et la mort. Le monde nous dit : « l’amour ? Non, l’argent ! » Il n’y a pas une pub à la télé qui ne dise pas ça. Et de nous distraire de la mort en nous vantant la jeunesse éternelle, l’antiride. Le monde arrive à nous faire ignorer la mort. On supprime tout, même les rites de passage.

Il y a beaucoup de contes qui parlent de la mort car les contes parlent de ce qui nous est réellement important. Et puis après ? Rien ! Il n’y a que ça qui nous importe ! De ces deux là découlent toute une série de conséquences. La mort engendre la peur, les histoires sur les loups, etc. L’amour est ce qui trompe la solitude et donc la mort. Ça nous renvoie à la danse des cellules. Maintenant on sait qu’une cellule isolée meurt si elle n’arrive pas à entrer en relation avec les cellules qui l’entourent !

Le conte est le lieu de la conciliation de deux mondes ? Celui de l’enfance et de la vieillesse ?

Les contes réalisent ce miracle de traverser toutes les générations, tous les âges. Un enfant et un vieil érudit pourront autant apprécier un conte mais pas au même niveau de lecture. Les contes c’est la vie même. Il y a plus que de la parole, de la trame, du texte, du bruit, plus que du sens, même le sens n’est pas nécessaire… Il y a un ingrédient absolument indispensable sans lequel rien ne serait, je crois : c’est l’amour. Imaginez que toutes les littératures du monde ont pour source la parole d’une mère dans une grotte préhistorique, qui berce son enfant pour qu’il ne crève pas d’angoisse parce que le soleil se couche. Tous les contes du monde ont gardé quelque chose de ça et c’est ce qui fait qu’ils sont inépuisables, qu’ils nous sont nécessaires.

Ismail Kadaré a dit : « Un pays sans conte et sans légende mourrait de froid ».

Vous parlez de « ce qui entrave la circulation “amoureuse” de la parole » ? De quoi s’agit-il ?

Il faut humblement se résigner à ce que tout n’est pas explicable et que peut-être l’essentiel ne l’est pas. Quand vous entendez un conte ou une musique qui vous touche, le réflexe est plus le silence que l’afflux de parole, le recueillement, non ? On veut un peu rester avec son dieu qu’on a réveillé. Finalement, chercher des explications à tout détruit les choses. Il y a des gens qui ont travaillé sur la psychanalyse des contes, pour savoir ce qu’ils ont dans le ventre. Mais pour voir ce qu’un être a dans le ventre, il faut qu’il soit couché sur une table de dissection ! Il n’est plus vivant. Toutes les explications qu’on peut chercher sur les contes nous éloignent de la vie même, il nous éloigne de ce que le conte a à nous dire.

Théâtre, clown, musique… Il faut tous ces bagages pour faire un bon conteur ? Qu’est ce qui, dans le métier ou la science du conteur, l’ouvre autant à une forme d’art total ?

À l’origine de tous les arts, il y a le sacré, le rapport à l’invisible. La danse c’est d’abord sacré, à travers la parole du chaman c’est quelqu’un d’autre qui s’exprime. C’est l’enthousiasme dont parle Socrate : quand ce n’est plus toi qui parle mais le dieu à travers toi. Donc la parole est d’abord sacrée, prophétique. Comme la danse, la peinture…

Les arts prennent leur source dans le désir ou la nécessité de l’individu humain d’entrer en relation avec l’invisible car on ne peut pas concevoir d’être seuls dans l’univers.

Puis tout s’est désacralisé pour devenir profane. Le conteur c’est celui qui fait la transition entre le sacré et la littérature ou le théâtre, la poésie… C’est celui qui précède et qui transmet. Même jeune, le conteur est un ancien. Il dit une parole qui l’a déjà précédé. Il n’invente pas. Il invente sa manière, il ajoute sa propre vie. Les contes sont des êtres vivants.

Vous dites que « Conter ce n’est pas une affaire de technique, c’est un art de la relation, avec les contes, le public et nous-mêmes, un art d’être et d’être en présence ». Peut-on parler de séduction ?

Oui, pourquoi pas. Mais attention. La séduction consiste à attirer le regard sur soi. Pour moi le plus séduisant des individus est celui qui est ce qu’il est et rien d’autre. En tout cas, la séduction est l’art qui consiste à amener sur soi un regard désirant. Désirant sur tous les prismes : spirituel –les prédicateurs peuvent être extrêmement séduisants, parce qu’ils t’embarquent–, et érotique. Le séducteur attire sur lui, sur sa personne. Or, quand on raconte, l’important ce n’est pas le conteur, c’est ce qu’il dit, c’est le conte. Mais oui, j’utilise la séduction au service de la parole.

Alors comme ça vous dites des contes paillards. C’est coquin ou c’est vital ? Vous parlez de jubilation de la vie…

C’est vital. On établit une hiérarchie dans les arts. Les grands contes, on pense que c’est les contes merveilleux, puis les contes facétieux, les fables, etc. Et au fond en bas, y a les histoires de cul. Des ethnologues de renom et consciencieux les recueillent mais ne les signent pas. C’est signé X. Les contes populaires picards sont signés X, on sait que c’est de Henry Carnoy. Les contes secrets russes sont signés X, c’est Afanassiev … Je pense que c’est probablement les contes les plus importants. Car chaque fois qu’on frôle la mort ou qu’on est en danger de mort c’est par là, c’est par le bas que la vie se réamorce. J’ai soupçonné ça en 1993, l’année terrible pour Sarajevo… ce fut la ville qui a fait le plus d’enfants. On peut l’expliquer par l’absence d’électricité. Mais on peut voir aussi qu’il n’y a rien qui exalte plus le désir de vivre que le danger. Les contes paillards se racontaient dans les sociétés traditionnelles au cours des repas pantagruéliques qui suivaient les funérailles. À la campagne on bouffe au retour du cimetière et on raconte des histoires de cul à la fin. Parce que la vie ne se réamorce pas par la spiritualité et le prêche du curé. L’histoire de cul est beaucoup plus importante.

Une bonne parole pour la route ?

Pour qui ? Pour vous personnellement ? Non je n’ai rien. Justement, vous voyez, ça aussi c’est intéressant. Vous me demandez ça et moi du coup, je me dis : « Merde, il faut que je lui trouve un truc ». Et me disant ça, je fais comme si c’était moi qui parlait. Or, si je dis quelque chose qui importe pour votre vie, ou je l’ai déjà dit ou je vais vous le dire, mais je ne le saurai pas. Si vous entrez dans la magie de la relation, quelque chose se passe, ou pas, mais ça nous dépasse, l’un et l’autre.

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