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Hélène Phung
Des gens | MM#1
Propos recueillis par Gaëlle Le Scouarnec

Hélène Phung

Contes du japon, de la Chine, du Vietnam, du Tibet, de l’Inde vous êtes une vraie spécialiste de l’Orient !

Ma curiosité première en tant que conteuse a été de rechercher du côté de mes origines car je suis franco-vietnamienne. Explorer la mythologie d’un peuple est une façon de se réapproprier son identité culturelle. Je suis arrivée bébé en France et ma mère, voulant gommer son identité vietnamienne pour s’intégrer à la société occidentale, ne nous a pas initiés à sa culture. Pourtant, elle nous a donné une éducation vietnamienne : l’importance de la famille, la place de la femme, la connaissance des plantes et le rapport simple avec la nature. À l’âge adulte, je me suis retrouvée avec une culture occidentale et vietnamienne, incapable de choisir entre deux façons d’être au monde qui semblaient opposées.

Parallèlement, j’ai découvert l’anthropologie au lycée : Margaret Mead, Malinowski, Claude Lévi-Strauss… La notion de culture à travers des essais de chercheurs aussi différents que pointus m’a ouvert des horizons. J’ai entamé une recherche plus vaste et générale : Qu’est-ce que l’homme ? Qu’y a t-il d’unique et de différent en lui ? Je crois que tous mes voyages réels et imaginaires sont motivés par cette question.

Vos origines vous apportent-elles une légitimité pour parler de l’Asie ? Est-ce votre nom Hélène « Phung » ?

Phung est le nom de mon grand-père maternel. Il vient de phuong, c’est-à-dire « oiseau », plus précisément « phénix ». C’est le nom d’artiste que je me suis choisi, car lié à mon prénom français, il marque mon métissage. Il n’est pas besoin d’être asiatique pour dire des contes d’Asie mais je pense que la connaissance profonde d’une culture est nécessaire pour raconter avec subtilité. Il faut rentrer dans l’espace des imaginaires et en sonder les profondeurs pour être un conteur digne de ce nom. Plus on connaît la réalité d’un peuple et plus on sera réceptif à son imaginaire.

Vous portez une tenue orientale… Est-ce un habit de tous les jours, un costume de scène, une invitation au voyage ?

Sur scène, il n’y a souvent que la parole. Le costume a valeur de tenue de cérémonie. Il transporte déjà le spectateur vers d’autres espaces géographiques et vers l’imaginaire. Et l’Asie du Sud-Est reste un haut lieu de tissage et de broderie. Quel déploiement de talents, quel imaginaire coloré ! La mythologique tisserande céleste, commune à la Chine, au Vietnam, au Japon, tisse non seulement les vêtements de soie et d’or des empereurs et des dieux mais aussi la texture même du ciel, la trame de toute existence ! Alors oui, bien sûr, sur scène où l’on tisse la parole des contes, le vêtement doit aussi raconter une merveilleuse histoire !

Vous citez des mots dans différentes langues et expliquez leur signification … Comme un professeur ?

J’adore les langues du monde. J’adore être au milieu d’une foule et entendre parler les gens sans les comprendre vraiment, tant d’intonations, de variations ! Ça parle, ça chuchote, ça crie, ça s’indigne, ça s’extasie, ça communique, c’est là tout l’humain… qui s’exprime. C’est comme une vibrante chanson qui monte au ciel.

Effectivement, raconter c’est ouvrir une porte, un espace, des imaginaires. J’ai bien conscience d’apporter une ouverture d’esprit vers un ailleurs… J’essaie de raconter avec des mots les plus concrets possibles et basés sur les sens (communs à tous les hommes) afin de toucher non pas l’intellect des gens mais leur chair, leur corps.

Pour cela, au moment de raconter, je dois être moi-même connectée à ma propre sensation du moment.

Plus on veut emmener les gens loin, plus ils doivent sentir que celui ou celle qui les emmène est là réellement, ils s’accrochent à la réalité physique de la voix qui les emporte.

L’Asie semble enracinée dans son folklore…

Dans un monde évoluant si vite et de façon aussi violente, ne laissant guère de perspectives à ceux qui voudraient préserver d’autres choix de vie et échapper à la mondialisation galopante qui est à mon sens le cancer de notre planète, il faut bien des racines auxquelles s’accrocher ! Mais je ne suis pas sûre hélas que l’Asie résiste à cette uniformisation. La raison pour moi est économique. La loi économique balaie tout, rien ne lui résiste. Malheureusement, dans « Tristes tropiques » Lévi-Strauss avait prédit cette uniformisation dans l’histoire du genre humain.

Frappé de bambou, carpes en papier, origami, hang, Koto, calligraphie, mûdras (figures faites avec les mains) et kathakali (théâtre dansé originaire du Kérala), chant… C’est tout un arsenal de l’Orient que vous déployez !

Oui effectivement, on peut conter avec différents supports. J’utilise beaucoup l’origami : pliages de papier. La parole se crée au fur et à mesure que l’on conte, instantanée, de même le papier se plie, prend forme et volume sur scène.

La musique pallie aux déficiences de la parole. Je chante aussi beaucoup dans mes tours de conte. C’est une question d’énergie. Selon moi la parole s’adresse aux hommes, circule sur terre, tandis que le chant s’adresse aux dieux…

Mais bien sûr je conte aussi avec la parole seule, comme matériau brut, à la manière jörai (ethnie d’Asie du Sud-Est qui a une riche tradition de littérature orale ndr) de façon intériorisée, ce qui permet d’entrer par l’oreille dans ce monde onirique. J’ai de plus en plus besoin de ce dépouillement. Malheureusement, il faut bien vivre et je suis victime du succès des contes en origami !

Cette pluridisciplinarité vous rapproche-t-elle du théâtre, vous qui avez une formation de comédienne ?

Non, je suis loin de la théâtralisation du conte. La notion de littérature orale est pour moi essentielle. Ma formation de départ est clownesque et non théâtrale. Mais avant cela encore j’étais poète, impliquée dans la littérature par mes productions, mes études et le professorat de lettres. Je conçois la musique, la calligraphie, l’origami comme des supports à la parole, mais en privilégiant le travail du conteur : une mise en scène de la parole avant tout, l’épaisseur d’un répertoire toujours présent dans l’acte de conter, une parole jamais fixée par l’écrit, une liberté et une improvisation du verbe au moment de l’énonciation. Le comédien est dans la représentation, le conteur dans la communication. À chaque instant, l’intervention du public peut le ramener à composer avec la réalité du moment.

Vous êtes une voyageuse physique et vous amenez le public à un voyage imaginaire… Quelles sont les passerelles entre l’un et l’autre ?

Je pense qu’un voyage physique est toujours aussi un voyage imaginaire. Qu’il ne sert à rien de voyager si on ne change pas sa façon de voir les choses, son rapport au monde dans un contexte différent. J’aime raconter les contes de l’ethnie jörai car ce faisant, j’emmène l’auditoire dans l’ « ailleurs de l’ailleurs ». Et ce goût d’étrangeté a quelque chose d’exaltant car il nous bouscule, nous ravit au sens étymologique du mot : nous « enlève à nous même ». Quand on voyage beaucoup, à force de « se perdre », curieusement on arrive à se cerner au plus près, on finit par comprendre le noyau de ce qui nous constitue et qui perdure dans toute situation. Le Petit Poucet grandit après s’être perdu. Le voyage sert à cela : se semer soi-même pour mieux se retrouver.

Les forêts disparaissent et poussent des jungles urbaines. Or, il faut à l’homme un lieu où se perdre pour mieux se retrouver. Mais il est d’autres chemins encore et le plus grand des voyages, je l’ai fait intérieurement par la méditation ou d’autres traversées intérieures…

L’aptitude à rêver est la plus grande liberté de l’homme.

Hélène, seriez-vous poète ?

Oui, je suis poète. La poésie a ceci de particulier qu’elle s’adresse à tous mais que chacun peut la lire dans un partage d’intimité profonde. Le conteur, de la même façon, raconte au public tout entier mais chacun des écoutants reçoit un message personnel. Car le lecteur construit pour sa propre part le poème car tout n’est pas donné au premier abord, la multitude et la profondeur de sens permet une lecture à chaque fois originelle du texte.

Les Jörais, pour finir avec eux emploient pour conter ce qu’ils appellent le « langage-forêt » qui est, contrairement au langage ordinaire, un langage rempli d’images, de métaphores et qui ne se contente pas de l’univoque. Emmener les gens dans un récit, ce n’est pas forcément les emmener loin, mais dans une forêt. Une forêt de possibles où se perdre, souffrir, affronter, gagner, mourir peut être et puis grandir…

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