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Hassane Kassi Kouyaté
Des gens | MM#1
Propos recueillis par Gaëlle Le Scouarnec

Hassane Kassi Kouyaté

Qu’est-ce un « griot » ? Un titre ? Un métier ? Un devoir ? Un art ?

Le terme « griot » n’est pas un mot africain, c’est un mot portugais, une déformation. En Afrique, on parle de « djéli », qui signifie « sang » en mandingue. Être griot n’est pas un métier, il faut être de père griot et de mère griotte, sinon on ne l’est pas, cela vient du sang. Une personne chantant ou jouant de la kora a une des fonctions du griot, il n’est pas griot.

C’est un art, une culture, une pensée philosophique, un mode de vie, c’est surtout l’appartenance à un groupe appelé « caste ». Être griot c’est appartenir à une caste mais ce n’est pas vécu comme en Inde, dans un sens hiérarchique. Le mot « caste » encore ne vient pas d’Afrique, c’est un mot français et cette langue n’a pas assez de mots pour dire ce que nous sommes. Je parlerais de groupe, de philosophie. « Caste » est un raccourci.

On dit que le « griotisme » est lié à l’expansion de l’empire Mandingue au XIIIe siècle, à l’empereur Sundjata Keïta et au premier griot qui soutenait ses entreprises, Balla Fasséké…

C’est plus ancien que le XIIIè siècle mais l’avènement de Sundjata Keïta a fait prendre plus d’ampleur aux griots. Le père de Sundjata Keïta avait déjà un griot. En Europe il y a une confusion totale. Cette méconnaissance n’est pas forcément du fait de l’Occident, il y a aussi la désinformation que nous-mêmes Africains et ce qu’on appelle les sociétés secrètes, on fait circuler pour se protéger. Et pour une question de facilité parce qu’être griot, c’est aussi un business. Il y a tout un folklore qui est vendu : le balafon, la kora, le boubou… et on se contente souvent de cela.

Êtes-vous entretenu par un « grand de ce monde » comme le voulait la tradition ?

L’histoire du griot aujourd’hui est complexe. Il chante les louanges des riches et gagne des richesses, des voitures… Or, au départ, ce n’est pas ça. Le griot doit raconter aux gens leur histoire. Ce n’est pas l’apanage des « grands de ce monde ». Chaque famille doit avoir son griot. On est détenteur de l’histoire des peuples, de la mémoire. Et « grand » ça veut dire quoi ? Grand matériellement ! Les griots sont entretenus par la société. Ça vient de loin, des siècles avant Jésus-Christ. Ça vient de l’organisation de nos sociétés. Autrefois nos sociétés étaient complémentaires, avant le troc. Le forgeron faisait des outils de travail pour les agriculteurs et des armes pour défendre le peuple, les griots organisaient les cérémonies et gardaient les mémoires, les tisserands tissaient, le roi gouvernait, gardait les lois… on se complétait ! Pourquoi refusait-on les mariages exogames entre un tisserand et une fille de forgeron par exemple ? C’était pour garder les piliers de la société, les métiers.

Le griot est un peu « un enfant de la balle ». C’est d’autant plus vrai pour vous, fils de l’illustre comédien et griot Sotigui Kouyaté et frère du réalisateur Dani Kouyaté.

Tout le monde est enfant de la balle. Sauf qu’aujourd’hui, moi je suis enfant de la balle parce que mon père a développé un autre type de métier, dans un système occidental, et moi je vis de ça. De toute façon, moi, je le revendique, je suis un zèbre. Le blanc et le noir sont très présents en moi. Et dans ce contexte je suis un enfant de la balle. Surtout que j’ai très bien vécu mon rapport avec mes parents.

Vous êtes comédien, metteur en scène… S’agit-il d’une mutation, d’une évolution du métier de griot ?

C’est pareil. D’une manière générale c’est l’Occidental qui par la force des choses a divisé. Il y a une dichotomie. Le théâtre vient de qui ? Des troubadours. Depuis la mythologie grecque… Tout est business, il faut créer des métiers. La société avance. Aujourd’hui tu es danseur classique, contemporain ou moderne, tu fais du spectacle pour enfant ou pour adulte. On a spécialisé pour créer des métiers. Ce qui est important pour moi c’est raconter, partager. Si, par exemple, la danse est le meilleur média pour se raconter, on utilisera ça ; si c’est les mots, les textes… Le griot était un artiste complet. Mais c’est encore par rapport à l’Occident que l’on parle de « complet » et « incomplet ».

Raconter des histoires, c’est vital, ça fait partie des fondements de l’être humain, sans cela on devient des êtres solitaires.

Quand on est avec quelqu’un on lui raconte toujours quelque chose, de différentes manières. On prend trop de raccourcis, on pense que c’est par « Il était une fois…» que démarrent les histoires, qu’on commence à raconter quelque chose. Mais si tu rentres chez toi, tu vois ton ami, tu t’assieds, tu ne lui parles pas et tu soupires trois ou quatre fois, tu lui racontes quelque chose ! On raconte aussi sans parler. Le griot a un outil particulier, c’est sa parole, on dit que c’est le maître de la parole. Selon un dicton : « La langue n’a pas d’os mais elle peut briser beaucoup d’os ».

Y a-t-il un règlement, un enseignement ?

Je suis né au Burkina-Faso. Il y a un enseignement bien sûr mais il n’est pas dans l’espace et le temps. C’est un apprentissage par osmose. Tu vis là-dedans ! C’est comme un chiffon, tu prends ce que tu as à prendre, tu vois ce que tu as à voir. Ensuite quand on remarque une aptitude on te guide pour développer cet art. On fait le serment de ne dire que la vérité. Mais la vérité c’est quoi ? C’est la nôtre. Ce sont les codes qu’on a décidé de mettre ensemble. Le griot doit aider à comprendre ça et à aller vers ça. Et il ne peut mentir qu’à une seule condition.

Pour nous « La vérité qui détruit est un mensonge ». Et le mensonge qui construit vraiment est une vérité. Être griot, c’est une philosophie.

Il existait des traditions en Occident… Pourquoi disparaissent-elles dans les pays industrialisés et perdurent-elles avec une telle force dans les pays dits « en développement » ?

La France a célébré sont bicentenaire de la Révolution en 1989 et nous on a célébré nos cinquante ans d’indépendance. Comment comparer ? L’évolution matérielle et l’évolution psychologique et culturelle ne peuvent pas aller à la même vitesse. Pourquoi les capitalistes s’entendent souvent plus rapidement que les socialistes ? Parce que dans un cas, l’entente matérielle est très rapide et dans l’autres cas, il est question d’idéologie, c’est plus complexe. Rien qu’au Burkina il y a 300 ethnies avec chacune sa façon de vivre, sa langue… Les pratiques ne peuvent pas disparaître si elles n’ont été remplacées par quelque chose de viable. Les femmes prient pour avoir des nièces ; la tradition comme la dote est le seul moyen pour les femmes d’obtenir un bœuf par exemple. Elles n’ont souvent pas de métier et c’est la tradition qui tient nos sociétés. Là-bas, l’argent n’a pas encore remplacé le système d’échange. Et heureusement que nous gardons nos traditions car on n’a pas de système de sécurité sociale ! Le problème c’est qu’on ne sensibilise pas assez les gens sur les bienfaits de ce système qui va tendre à disparaître.

En dehors du sang, vous qui êtes à la tête de tant de projets culturels, allez-vous transmettre cet enseignement à votre tour ?

Il y a la transmission et le devoir. Nous les griots, nous sommes des transmetteurs, pas des formateurs, moi en particulier. La transmission est un devoir pour moi. C’est parce que je transmets beaucoup que je conte de moins en moins aujourd’hui. Je visite 40 à 50 pays par an où j’interviens en musique, danse, théâtre, écriture de scénario… C’est ça qui me nourrit. Quand je sens que je transmets à quelqu’un et qu’il en a fait quelque chose, ça n’a pas de prix.

Êtes-vous marié avec une griotte ?

Ma vie privée, je ne la donne jamais dans les interviews car à partir du moment où vous donnez votre vie au monde, pour continuer à faire ce travail, à pouvoir donner, il y a un minimum qu’il faut protéger. Si tu ne protèges pas ou le cerveau ou le cœur, tu pars en miettes. C’est personnel, c’est ma petite expérience de vie.

Un dicton « griotique » pour conclure ?

« L’ombre du zèbre n’est pas rayée »

« Ce n’est pas parce qu’un village est petit que le soleil l’oublie »

« Ce n’est pas parce que le poisson est dans l’eau qu’il ne pleure pas »

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