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Faune Urbaine
Des gens | MM#4
Par Gaëlle Le Scouarnec | Photographie Lucie Sassiat

Alex, mannequin androgyne.

Comment présenterais-tu ta profession ?
Dans ce genre de métier, on n’est jamais sûr de ce qu’on fait ! Et c’est dur de se qualifier, car on a peur du jugement. J’ai pris du temps avant d’assumer et de dire : « Je suis mannequin ». Si je dis « modèle », ça dénigre mon travail car n’importe qui et n’importe quoi peut-être modèle : un verre par exemple, il n’y a aucune limite ! Mannequin, ça demande des critères physiques, comme la taille, le poids, les mensurations.

Quels critères recherche-t-on aujourd’hui chez un mannequin ?
On demande en général d’être de plus en plus grand et mince. Moi, je travaille en tant qu’homme et en tant que femme donc je passe entre les mailles du filet, mais je fais attention. Je me suis déjà restreint pour entrer dans des mensurations ou des codes, aujourd’hui, je me préoccupe avant tout de mon bien-être.

Comment t’es-tu lancé dans ce métier ?
Je suis parti de chez mes parents pour aller faire des études d’arts plastiques à Toulouse. Un jour, le fils du professeur de dessin m’a photographié. Il a posté l’image sur les réseaux sociaux et tout le milieu photographe amateur de la région m’a contacté. Au début, j’ai constitué mon premier book sans me prendre au sérieux. Puis une agence de mannequins a proposé de me représenter sur Paris. J’ai d’abord hésité, car je n’y étais jamais allé et j’avais peur. Puis, ça s’est fait très rapidement, j’ai fait appel à Sylvain Norget, qui m’a fait un vrai shooting professionnel et après je suis parti du jour au lendemain, sans un sous, sans appart, sans ami… Ma mère avait retrouvé le numéro d’une cousine chez qui j’ai pu habiter ensuite, j’ai vécu dans un 9m carré. C’était la galère, il faut l’avouer. Au fil du temps, j’ai eu la chance de faire de très belles rencontres et je me suis épanoui.

 

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Ton entourage, a-t-il bien accueilli ton projet ?
Mes parents étaient inquiets, car il n’y a aucune réelle sécurité dans ce secteur. Certains étaient étonnés et ne comprenaient pas, car c’est un univers qui leur est étranger. Le problème, c’était surtout la pression. Le sentiment de devoir prouver ma légitimité par une réussite fulgurante : « Faut que j’arrive à Paris et que je pète tout », en quelque sorte ! Je viens d’un petit village du Var, Toulouse pour moi, c’était déjà la grande ville alors Paris… C’était la première fois que je prenais le métro par exemple !

Comment ça a explosé ?
Je voulais passer le casting pour AdopteUnMec, mais selon l’agence qui me représentait, c’était un site de rencontres hétéro et je ne correspondais pas du tout. J’étais très contrarié. Finalement, ce sont eux qui m’ont contacté en direct pour tourner la campagne « adopte un androgyne » (https://www.youtube.com/watch?v=DuDuEChpWsA). Quelques temps après, j’ai même reçu l’Award du mec à adopter avec plus de 135 000 votes ! Suite à ça, j’ai rejoint une agence plus familiale et à l’écoute. Ma première apparition à la télé fut dans un clip de Shy’m. Et j’ai fait cette pub pour une marque de chips qui m’a offert une visibilité extraordinaire (https://www.youtube.com/watch?v=sNoEK9e56_M). Elle est sortie en pleine campagne pour la légalisation du mariage homosexuel et juste après la victoire de Conchita Wurst à l’Eurovision. Au même moment, les parents retiraient leurs enfants des écoles à cause des cours de SVT… Il y a eu un effet boule de neige. Ce fut attaqué violemment sur Internet et sur les réseaux sociaux notamment par les ligues religieuses… Je m’attendais à des réactions, mais pas à ce point. J’étais au cœur du cyclone, avec ma chips ! Mon voisin du dessous travaillait pour le YAG, un magazine gay, et m’a proposé de faire un article sur cette attaque homophobe. Ce fut encore repartagé par beaucoup de personnes concernées par la cause LGBT, par Le Nouvel Obs, Elle… Jusqu’à ce que la radio m’appelle pour m’interviewer sur la déferlante de haine, les messages d’insultes très violents qui avaient été publiés dans les commentaires sur Youtube. Et je me suis retrouvé sur Europe1 avec Morandini et sur Virgin Radio.

 

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Tu as défilé pour Jean-Paul Gaultier… Comment est-ce arrivé ?!
En arrivant à Paris, je me suis dit : « C’est ma target number one ! Je viens pour lui ! » Je l’ai rêvé, je l’ai senti toute ma vie. Je me disais : « Je veux défiler pour JPG, en femme, en talons, en corset. » Peut-être à force de le dire, de le prier, d’y croire… Je n’avais aucun contact, j’allais avec mon petit book sous le bras devant la maison JPG et j’attendais qu’il sorte. Je restais parfois des heures entières, mais je ne le voyais jamais. J’ai fini par me décider à entrer. Bien sûr, ce n’était pas si simple de le rencontrer. À l’accueil, on m’a transmis le numéro du directeur de casting, Tanel Bedrossiantz. J’ai envoyé mes photos, mais ça ne s’est pas fait. Un jour, je me suis rendu à une soirée où JPG était là. Je suis allé vers lui. Il m’a dit : « Quelles jolies dents, quel beau sourire ! ». Il m’a envoyé vers Tanel qui m’a demandé de nouvelles photos, mais encore une fois, ça ne s’est pas fait. Deux ans plus tard, j’ai reçu son appel. C’était peu de temps après mes apparitions dans la série Versailles, c’est sans doute grâce à ça. Au casting, j’étais stressé, j’avais tant rêvé de cet endroit. Le défilé ne fut que du bonheur. J’avais défilé plusieurs fois pour Serkan Couture donc j’étais habitué au corset ainsi qu’aux talons. C’était un défilé femme, ce que je fais majoritairement car je n’ai défilé que deux fois en homme. J’avais le trac, je voulais sublimer le vêtement, le rendre vivant. J’adore les années 80 et j’ai toujours voulu vivre les années Palace. Il se trouve que le défilé était sur ce thème ! La veille, je m’entraînais à danser sur la chanson I Want your love. Et sur le podium, c’est cette musique qui passe ! Tout était fait pour moi ! En plus, c’est JPG qui donne le top… Je volais, je glissais. Qu’il me rappelle ou non, je suis fier de faire partie du panthéon Gaultier.

Comment as-tu « opéré » ce glissement de genre ?
Ma première agence à Paris voulait me représenter en garçon. Les photos que j’avais faites à Toulouse étaient en jeune homme, avec quand même cet aspect doux et jeune éphèbe qui me ressemble. Un jour, j’ai découvert le fameux mannequin Andrej Pejic, c’était avant sa transformation et sa couverture de Vogue. Je voulais explorer ça, car j’adorais le maquillage, les vêtements de femme et les questions de genre m’avaient toujours fasciné. Quand j’étais petit, je mettais les talons de ma mère en cachette car je sentais qu’il y avait un interdit, que c’était réservé aux filles. Là, j’ai réalisé qu’on avait le droit et j’ai voulu faire un shooting dans cette veine. Le photographe Sylvain Borgé est venu de Bordeaux avec une équipe et on a réalisé ces images au jardin des Tuileries, contre l’accord de mon agence de l’époque. C’était extraordinaire. Finalement, ce fut mon premier édito papier chez GT, Gay Time. J’étais très fier. C’était androgyne, on a joué l’ambiguïté à fond. J’ai senti que c’était mon créneau.

 

J’existe. Ce sont les autres qui me regardent, moi, je suis là, c’est tout, tant pis.

 

IMG_2423_WebTu travailles en homme comme en femme… Comment est-ce perçu par la profession ?
Je n’ai jamais eu de problème. C’est surtout des questions, de la curiosité. Je ne cherche pas à me démarquer.
J’existe. Ce sont les autres qui me regardent, moi, je suis là, c’est tout, tant pis. Avec les filles, c’est relativement friendly, car je suis hors concurrence réelle avec elles.

Es-tu contacté par les casteurs des téléréalités ?
Oh oui ! Et je refuse. Je leur demande de participer plutôt à Koh Lanta, mais ils me disent que je n’ai pas le profil ! Le reste, ce n’est pas possible. Je ne me retrouve pas dans les téléréalités, c’est trop impudique. Les gens sont de plus en plus intrusifs, on perd des valeurs importantes de discrétion. Je dois composer parfois avec l’ignorance de certains professionnels, des gens capables de me demander : « Envoie-moi des photos de toi en androgyne, mais pas en transgenre. »

Justement, côté nomenclature, faut-il dire de toi que tu es un mannequin transgenre ?
C’est intéressant. En soit mettre des étiquettes, il n’y a rien de mauvais à cela. C’est légitime de vouloir mettre un nom sur quelque chose, pour comprendre, maîtriser, il faut nommer. L’innommable inspire la terreur donc il faut un terme. Moi, j’essaye d’expliquer. Je me définis comme un garçon, plus qu’un homme, qui accepte sa part de féminité. Les gens veulent croire que je veux forcément devenir une femme. On veut toujours savoir le comment et le pourquoi, connaître la sexualité… On m’a même proposé des hormones pour entretenir ce côté féminin. Jeune, c’était difficile et je me suis posé la question, mais finalement je suis fier d’être ainsi et je trouve ça plus fort. Jouer sur les deux tableaux cela m’amuse. Ces codes du masculin qu’on nous a inculqués, on peut les refuser.

 

En soit mettre des étiquettes, il n’y a rien de mauvais à cela. C’est légitime de vouloir mettre un nom sur quelque chose, pour comprendre (…). L’innommable inspire la terreur donc il faut un terme.

 

Penses-tu avoir un rôle, la mission de faire évoluer les consciences ?
Je me bats pour moi et pour les générations futures. Les choses peuvent changer, mais j’ai quand même peu de chance de fonder une famille, d’avoir une suite après mon passage sur terre. Je souhaite que mon existence soit plus utile, visionnaire, et qu’elle ne soit pas tournée que sur moi. La médiatisation me permet d’offrir quelques clés de compréhension, d’ouvrir des portes en douceur et avec honnêteté. J’ai gardé une pudeur, je veux qu’on me prenne au sérieux et je sais que ça ne se fera pas avec des paillettes et des cotillons. J’essaye d’avoir une approche plus sobre, de renvoyer l’image d’une personne relativement normale, équilibrée et simple. Sans être tout le temps dans le spectacle, car ce qui est beau dans le spectacle, c’est qu’il s’arrête.

 

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Quels sont les projets qui te font rêver la nuit ? Où te vois-tu dans 10 ans ?

Alors je vais le formuler avec toi, car je le vois et je sais qu’un jour, je monterai les marches de Cannes, peut-être même que j’aurai un prix. Car je le projette, je le veux, comme avec Jean-Paul Gaultier. J’aimerais être dans le milieu du cinéma. Quand je dis que je ne souhaite pas que mon passage sur terre soit vain… L’image, la photo ou la vidéo, sont des médiums qui peuvent prolonger mon passage. C’est sans doute pour cela que je fais ce métier. Mon père fut bouleversé par l’annonce de ma sexualité, car je suis le dernier et mon nom risque de s’éteindre à ma mort. C’est au-dessus de ma tête depuis tout petit. Donc je voudrais au moins que mon nom soit connu, qu’il ne meure pas.

Petit, tu voulais faire ou être quoi ?
Je me demande parfois si ce sont des souvenirs que je me suis construit, mais je pense que je me visualisais déjà en femme quand j’étais enfant. Le seul moment où j’avais le droit de me maquiller et de m’habiller en femme, c’était à des moments bien particuliers comme le carnaval ou halloween et je ne ratais pas une occasion ! J’aimais déjà le spectacle. Ma famille qui est pied-noire algérienne des deux côtés adorait Eli Kakou et évidemment : Madame Sarfati. Alors je me prenais au jeu, je mettais le soutien-gorge etc. J’adorais voir tout le monde rigoler avec moi donc j’ai eu envie de faire un truc comme ça.

 

DA : Gaëlle Le Scouarnec, Marquise Magazine
Photographie : Lucie Sassiat
Stylisme : Olivia Arnaud
Maquillage : Aya Murai
Coiffure : Yui Hirohata
Modèle : Alex Wetter

Look : Combinaison AMERICAN APPAREL, Bracelets ressorts main gauche BALA BOOSTE, Gants AGNELLE

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