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Spirituelle
De la culture | MM#2
Par Gaëlle Le Scouarnec

Kumari, the power liner

A la question mignonne : « Qu’emporterais-tu sur une île déserte ? » je songerais, confuse de superfluité : « Mon eyeliner, sans hésiter ! » mais répondrais, ensuquée de sagesse : « J’emporterais un sac de riz, bien sûr. » Mais Dieu créa la femme, Brigitte Bardot et l’eyeliner ; j’en déduis que le khôl est biblique, essentiel, naturel.

S’il doit encore son culte – là-bas comme sur une île déserte, comme dans ma salle de bain – à la crédulité collective, l’eyeliner au Népal a des pouvoirs extraordinaires. Coincé entre des géants : l’Himalaya, la Chine et l’Inde, ce tout petit pays vénère de toutes petites idoles. Elles ont entre 4 et 13 ans et leur corps frêle accablé d’apparats se tient sage, immobile, sous les somptuosités de robes et de bijoux. Elles sont protégées, choyées, adulées. Les Kumaris sont d’étranges créatures, du XVIIe siècle à nos jours, elles perpétuent une coutume. D’abord,

elles sont choisies sur des critères physiques précis, parmi eux : de grands yeux ronds, l’absence de cicatrices sur le corps, des pieds bien proportionnés, la cuisse d’un daim, des yeux noirs bleutés, un beau grain de peau, les cils d’une vache, une belle ombre.

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TOPSHOTSA young Nepalese girl dressed iLeur généalogie, leur horoscope doivent être impeccables. Puis, pour départager un dernier groupe de candidates, il y a l’épreuve : traverser la cour d’un temple éclairée par quelques lampes à huile, où ont été disposées des centaines de têtes de buffle fraîchement coupées, et où des danseurs portent des masques représentant le démon. La future Kumari doit traverser ce cauchemar, seule, sans pleurer, sans montrer sa peur.

Celle qui remporte le titre abandonne sa famille pour s’installer dans un palais qu’elle ne quitte que pour les festivals, le plus célèbre étant Indra Jatra, où la déesse défile sur un char dans Katmandu, fêtée par le peuple et les personnalités politiques.

Le temps de son « mandat » elle réincarne la déesse Durga, une des plus importantes figures du panthéon Hindou. Son office est de donner le pouvoir de régner aux monarques, aujourd’hui présidents, et les conseiller dans l’exercice de leur fonction.

Un jour, la supposée déesse vivante est tout simplement répudiée. Il ne faut pas qu’elle saigne, donc le premier jour de ses règles, elle devient impure, humaine. Diva, star déchue, elle rentre à la maison et apprend à vivre comme le commun des mortels, ce que cette fleur de palais ignore, jusqu’à marcher, car ses pieds furent jadis portés hors du sol pour éviter toute écorchure. Cette lointaine idole, au nom d’héroïne de manga, a le loisir alors de garder en mémoire ces années où elle régna sur la cour d’un palais, sur la crainte et l’admiration d’un peuple entier. De fait, elle n’a pas eu d’enfance, se gardant de rire et même de sourire, de jouer, de pleurer en public. Enfin, son avenir se dessine solitaire car une légende veut que les hommes épousant une ancienne Kumari soient maudits et décèdent un an après leur mariage. Toutefois, elle fut sublime. Consolation ?

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Suprême parure à son harnachement déraisonnable et motif de reconnaissance : un large et gras trait de khôl ornait théâtralement son regard. Immanquable à 100 mètres. Apanage définitif et catégorique des grandes dames, des ladies, symbole d’une sophistication totale. Au Népal et ailleurs, la légende veut que cet appendice horizontal possède, outre le talent de nous mettre à notre avantage, celui d’éloigner les démons.

L’ère du power liner est ancestrale.

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La Déesse, photographie Chloé Bonnard pour Marquise Magazine, MM#0

 

 

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