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Spirituelle
De la culture | MM#1
Par Gaëlle Le Scouarnec

Ce qui est tatoué

Qu’ont en commun le baptisé Otzi, dit également Hibernatus, corps momifié découvert par hasard dans les Alpes et conservé probablement depuis l’ère chalcolithique –peut-être 3300 ans av. J.C–, et par pur exemple, le champion des tabloïds Justin Bieber ? On peut aussi évoquer W. Churchill, JFK, Matt Pokora et à peu près tous les ch’tis –de Miami à où qu’ils soient–.
Le tatouage est partout mais surtout le tatouage est toujours. Le mot lui-même est d’origine polynésienne, parvenu tard jusqu’à nous par les récits de voyages du capitaine Cook au XVIIIe siècle.

En dépit de tout effet de mode, de tendances, se tatouer est une archaïque échappée à la condition humaine, un obsessionnel et peut-être illusoire besoin de s’appartenir, se posséder, s’identifier* littéralement.

*Identité : Ce qui détermine une personne ou un groupe.

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« L’homme le plus fort sent d’une manière instinctive que l’ornement trace une ligne infranchissable entre lui et l’animal et quand il ne peut pas broder ses habits, il brode sa peau. » Théophile Gautier
« Lorsque les dieux meurent et que les systèmes de valeurs s’écroulent, l’homme ne retrouve qu’une seule chose, son corps. » André Malraux
« Rien de plus obscène, de plus bestial aux yeux des hommes que la nudité. » France Borel

On voudrait remonter à l’origine des origines. Difficile et sans doute impossible. Seul est certain son caractère planétaire et son histoire multimillénaire. Le tatouage différencie de l’animal, il distingue aussi l’homme de la femme. Certains peuples ont réservé le tatouage aux hommes, d’autres aux femmes, et d’une manière exclusive. La coutume faiblit mais les vieilles femmes berbères portent encore sur leur visage une écriture symbolique, secrète et mystérieuse.

Les femmes berbères

L’islam naissait en Arabie au VIIe siècle avec le prophète Mahomet. Les conquêtes islamiques s’étendirent jusqu’au Maghreb alors habité par les Berbères qui résistèrent longtemps, jusqu’à se réfugier dans les montagnes du Rif de l’Atlas et de la Kabylie. S’ils cèdent, finissent par accepter cette religion et l’adapter à leurs croyances, ils n’abandonneront jamais leurs traditions et leurs coutumes ancestrales.

Croix, ligne droite, petits points, demi-lune, carré, triangle, spirale… des motifs simples retrouvés autant sur les peaux que sur les bijoux, les tapisseries. Un langage symbolique, héritage d’une cosmologie savante dont les points reliaient les planètes connues du peuple. Des chercheurs ont tenté d’attribuer les variantes de ces signes à la lignée, l’appartenance à une tribu. Mais les motifs restent mystérieux pour les Berbères eux-mêmes. Selon Lahcen Zinoun le réalisateur du film « Femme Écrite » :

« L’histoire des Marocains n’est pas écrite sur papier,
elle a été tatouée sur la peau des femmes depuis des siècles, comme sur un parchemin.
Malheureusement, nous l’avons oubliée. »

L’aiguille ou l’épine pique la peau d’un motif pré-dessiné, puis des herbes dont le jus donne une couleur bleutée sont frottées sur les marques.

Le tatouage est pratiqué par des femmes –héritières du savoir de mère en fille–, sur des femmes. Exclusivement. Parce que les procédés de marquage font affleurer le sang considéré impur, comme l’apanage des « elles » ? De par leur supposé contact privilégié avec le monde surnaturel ? L’encrage Berbère serait indissociable d’un passé préislamique de rites magiques et païens, de sorcellerie. Est-ce à dire que les femmes de tout temps sont les sorcières fantasmées par des hommes effrayés de leur propre fascination ? De leur privation de la transmission animale de la vie ? Questionnement personnel.

Du Rif au Sud et de l’Atlas à la Chaouïa, s’étend un monde surnaturel de mauvais génies, djins, sheitans ou afrits qu’il faut craindre de blesser ou de contrarier. Les marques font office d’amulette, fétiche garant de santé, de bonheur pour sa propriétaire, une grande protection contre les influences néfastes.

Les interprétations diffèrent mais il semble que l’Islam a proscrit le tatouage.

Un interdit coranique qui a seulement substitué
à la signification rituelle des tatouages, une fonction thérapeutique,
prophylactique ou curative.

Pour les Berbères, les maladies n’ont pas seulement des causes physiologiques, elles sont aussi dues aux forces surnaturelles. Les moments choisis pour pratiquer les tatouages sont des moments critiques et de fragilité pour la femme : la puberté, le mariage, la grossesse, l’accouchement ; où l’on redoute également le mauvais œil car des personnes malveillantes peuvent provoquer la maladie ou la mort.

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Selon leurs croyances, les forces nocives pénètrent par les orifices du corps qu’il faut protéger. Les femmes portent ainsi essentiellement des tatouages sur le visage mais d’autres parties du corps sont également couvertes de peintures et de signes protecteurs.

Les mères font marquer leur nourrisson, comme une vaccination magique pour éloigner la maladie et la mort, la Ayyassa. Ce sont de simples signes tracés au henné, ou par la scarification ou un tatouage rudimentaire. Sur le front, les joues ou le menton, ils seront complétés et enjolivés plus tard, uniquement chez la jeune fille.
À l’occasion du mariage, le tatouage est davantage perçu comme un atour, un cadeau que fait la fiancée à son futur époux. Quand un mariage est décidé, la famille de la jeune fille fait venir une tatoueuse. On nomme les dessins « silaya », c’est l’ornement féminin par excellence. Car bien sûr entre ici encore l’éternelle science de l’attraction des femmes.

Les Berbères portent sur elles une combinaison secrète de symboles renfermant certainement l’histoire de tout un peuple. C’est un sceau indélébile, une histoire écrite, une marque de vie. Selon les chercheurs ces femmes elles-mêmes ignorent l’entière signification de ces marques, seulement qu’en savons-nous ? N’ayant pas nous-mêmes enquêté jusqu’aux cimes de l’Atlas, mais dans le doux confort de nos bibliothèques, on est tenté de songer que tatoueuses et tatouées, gardiennes ancestrales, savent garder le secret de leurs envoûtements.

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Il y aurait encore les visages peints des femmes Aïnou au nord du Japon qui agrandissaient leurs lèvres d’une peinture éternelle, des femmes Chin Birmanes qui selon la légende étaient tatouées pour les enlaidir et les protéger des enlèvements des rois birmans… Tant d’histoires où le tatouage était, est parfois encore, une pratique non pas décriée par un ordre conformiste et religieux mais au contraire, un rituel emprunt de respect, d’ordre social, de spiritualité.

Bibliographie
« La Peinture du corps », Karl Gröning, éditions Arthaud, 1997
« Tatouages et Tatoués » William Caruchet, éditions Tchou, 1976
« Les hommes illustrés : le tatouage des origines à nos jours » Jérôme Pierrot et Eric Guillon, éditions Larivière
« Parures ethniques, le culte de la beauté », Bérénice Geoffroy-Schneiter, éditions Assouline 2001
« Le corps peint », Michel Thésoz, éditions Skira, 1984
« Parures rituelles des peuples du monde », édition Sélection du Reader’s Digest.

« Âmes et cœurs, beaux tatouages
Rien ne peut plus vous effacer,
Mais quels souvenirs en partage,
Vous ressuscitez du passé… » 
Francis Carco, « La Bohème et mon cœur », 1912
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